Peut-on critiquer l’universalisme français ?

Dans le prolongement de l’article sur les Postcolonial Studies, où nous nous demandions si la survivance des idéologies coloniales peut expliquer le racisme en France,  nous nous sommes intéressées à l’universalisme républicain. C’est à partir du travail d’un autre penseur des postcolonial studies, l’universitaire camerounais Achille Mbembe, que nous avons pu développer nos interrogations. L’universalisme français prôné par notre république est-il porteur d’ambiguïtés fatales ? Quel modèle peut-on proposer ? Et, risquons-nous de racialiser le débat ?

universalisme français


L’ambiguïté de l’universalisme

Dans un article de 2005, Achille Mbembe évoque la notion de fracture coloniale : une fracture mémorielle et historique due à l’exclusion de l’histoire coloniale de l’espace national. Avec cette idée en tête, on peut donc comprendre le titre de l’article : “L’impensé de la race” qui dénonce le déni français. Pour Achille Mbembe, l’universalisme prôné par la République française est ambigu. Il empêche la France d’accepter son passé colonial, la démocratisation du pays. Il y a donc une vraie remise en question du modèle universaliste du pays.

universalisme

Quand on pense le « modèle républicain » de la France, on imagine un antagonisme entre ses valeurs et son histoire coloniale. Or selon lui, l’universalisme prôné par ce modèle, contient les ferments qui rendent possible cette tension. En effet, l’universalisme français décrit la République comme une et indivisible avec des citoyens égaux en droits. Ce modèle est présenté comme un idéal universel. Il est par essence problématique, car il nie à l’autre son altérité : non, nous ne sommes pas tous semblables, non, nous ne sommes pas tous égaux ! Et comment penser autrui, son traitement et son accueil, si on refuse son altérité ?

Il faut savoir que les nationalistes se sont cachés derrière « l’universalisme » jusqu’au XXe siècle pour légitimiser leurs idées.

Gilles Manceron, rédacteur en chef de la revue de la Ligue des droits de l’Homme, parle du « paradoxe républicain » qui a conduit à l’invention d’un « universalisme truqué » distinguant les hommes blancs civilisés des indigènes sauvages. S’il n’est pas débarrassé de cette « falsification » qu’il a entretenue, notre discours républicain continuera d’être « porteur d’une ambiguïté fondamentale ».

Or, si vous avez lu l’article sur les postcolonial studies, vous savez que pour les historiens Pascal Blanchard et Nicolas Blancel, cette rectification n’a pas été effectuée. Il y a encore des traces de la pensée coloniale dans l’espace politique et médiatique français.

Pour tous les penseurs qui critiquent l’universalisme, les inégalités existant dans la société remettent également en cause le principe d’égalité de l’universalisme, car ce serait nier une réalité sociale.

Pour résoudre cette tension entre union et uniformisation, Achille Mbembe invite ses lecteurs à penser le cosmopolitisme qui, sans renier la particularité des individus, invite à se penser comme membre d’une communauté mondiale avec qui nous partageons donc une histoire commune. Le cosmopolitisme accepte l’altérité de l’autre ce que l’universalisme, par essence, ne reconnait pas.

universalisme français : penser l'autre
“Aimons-nous et soutenons-nous les uns les autres”

Le cosmopolitisme pour sortir de l’universalisme

Il y a deux notions essentielles pour penser le cosmopolitisme : universalité et particularité. Il faut abolir la frontière « eux »/« nous ». « Nous pouvons vivre ensemble sans être d’accord sur les valeurs » dit le penseur Kwame Appiah. Pour lui, il faut apprendre à vivre ensemble car on peut tout aussi bien se faire la guerre en partageant les mêmes principes. « C’est mon peuple – le peuple des êtres humains – qui a construit la Grande Muraille de Chine, la tour Chrysler, la chapelle Sixtine », affirme Kwame Appiah, ajoutant : « Ce sont les pratiques et non les principes qui nous permettent de vivre ensemble en paix […] La communication transculturelle n’est immensément difficile qu’en théorie. »

Hitler comme Staline vomissaient les cosmopolites, ces gens sans feu ni lieu, qui ne pouvaient être assimilés ni à une race ni à une classe. 

Le Monde, La curiosité cosmopolite, 24.04.2008, Robert Solé

universalisme français


Intersectionnalité

On peut avoir l’impression que toutes les inégalités et colères pourraient s’expliquer par le colonial et que sa compréhension solutionnera tout. Commentant l’ouvrage La Fracture coloniale (dont est issu l’article d’Achille Mbembe), Alexandre Mamarbachi parle des « limites d’une démarche qui, se focalisant sur la postcolonialité, détache celle-ci des processus sociaux dans lesquels elle s’inscrit ». 

Du coup, on peut s’interroger sur la dérive que l’anthropologue Jean-Loup Amselle a pu reprocher aux études post-coloniales : “le racialisme”, qui expliquerait systématiquement les phénomènes sociaux en évoquant des facteurs héréditaires et raciaux. Dans Les Nouveaux Rouge-Brun : le racisme qui vient (2014), Jean-Loup Amselle disait :  

« Nous sommes entrés depuis quelque temps, en France, dans une nouvelle ère, celle d’une société raciale, où la race vaut pour le social. Les conflits qui traversent la société ne sont plus appréhendés en termes de classes, mais dans une perspective ethnique. »

Ce phénomène est attribué aux postcolonial studies.

Un mouvement propose d’enrichir ce débat : l’intersectionnalité, qui considère que les rapports de domination entre catégories sociales (racisme, sexisme, xénophobie, homophobie…) ne peuvent être expliqués que s’ils sont étudiés ensemble.

Dans Féminisme et ethnoracialisation du sexisme dans les Médias, Marion Dalibert a travaillé sur la représentation médiatique des collectifs féministes.  

Les médias nationaux implantent selon elle des représentations de “français modèles” auxquels on doit s’identifier.

Dans les médias qui parlent de Ni Putes Ni Soumises, les victimes sont associées à l’islam. Elles sont présentées comme déféminisées et assujetties aux hommes de leur entourage. Du coup, ce statut de victime semble être expliqué parce que contrairement au “parfait modèle de la femme française”, elles, ne sont pas émancipées. Elles sont contraintes de rester chez elles et de se marier « au bled » avec un homme qu’elles n’aiment pas.

L’islam est ainsi représenté comme la matrice de la domination des femmes, ce qui participe dès lors à la construction d’une opposition entre l’Occident et les territoires musulmans. Dans cette mise en scène racialisante, on présente l’Occident comme le terrain d’une égalité de genre. La France, associée à la blanchicité apparaît comme une zone exemplaire sur la question des rapports de genre. Les coupables désignés par la presse ne sont pas français, ne sont pas blancs : ce sont forcément les Autres.

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Si on devait conclure, alors…

Avec ces deux articles un peu intenses (l’article sur les Postcolonial Studies et celui-là), nous voulions interroger les questions d’identité et les rapports de domination sociale car se sont des problématiques essentielles qui circulent, souvent de façon caricaturale, dans l’espace médiatique.

 

On peut penser comme le chercheur Stuart Hall que l’idéologie et le politique sont liés et que si la lutte du pouvoir passe par le symbolique (publicité, clip de rap, reportages), il est essentiel de repérer les idéologies conscientes ou non, derrière les productions symboliques. On peut aussi se poser des questions sur la responsabilité de la République française dans la non-réappropriation d’une histoire collectivo-nationale. Pour l’historien Pascal Blanchard, l’État français « n’a pas fait le travail d’écriture nécessaire pour faire rentrer cette histoire dans la mémoire collective et d’autres l’ont instrumentalisée, dans les quartiers, sur Internet, au sein de l’échiquier politique de droite et d’extrême droite. Le FN s’en est emparé et a raconté une autre manière d’être Français, basée sur la figure de l’envahisseur revenu d’ailleurs, sur la perturbation, et le déclin de l’identité française… »

universalisme français : réfléchir

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