Les raisons de la colère

gilets jaunes, militants : pourquoi manifeste-t-il

Fortement décriée et commentée, l’action des gilets jaunes n’est que le symptôme le plus récent et le plus clivant de dénonciations antérieures. Ce n’est que l’expression d’une lutte ancienne pour la reconnaissance de certains individus marginalisés et invisibilisés dans nos sociétés.

pourquoi manifeste-t-on en France

Une colère ancienne, des symptômes permanents

Une démocratie participative “encadrée”

Le discours de/dans/sur la participation est omniprésent, c’est tous ces éléments de discours qui accompagnent tous les discours (politique : “débat public participatif », médiatique : médias dits « participatifs »), ce sont toutes les injonctions : « commentez, participez, tweetez, votez ».

Mais quand on interroge ces dispositifs de la participation en action, on peut se demander si le véritable objectif n’est pas de mieux encadrer la contestation pour l’invisibiliser.

En effet, on a le droit de manifester en France. Pour “organiser” une manifestation, il faut déposer une demande d’autorisation auprès de la préfecture où vous indiquerez votre itinéraire. Le cas échant, on parlera de “manifestations sauvages ” (ex : les gilets jaunes) et les forces de l’ordre pourront lancer des bombes lacrymogènes ou assourdissantes afin de disperser des manifestants qui s’approcheraient de lieux symboliques ou qui montreraient des velléités de casses.

Dans les médias alternatifs, on voit que les commentaires « espace de participation libres » sont séparés. Sur les forums, certains modérateurs expliquent qu’il faut « cadrer les internautes ». Donc en ligne, il y a une forme d’exclusion, y compris dans les commentaires. Les journaux qui laissent leurs abonnés s’exprimer et libre de poster des articles, hiérarchisent l’information et mettent à l’écart “articles journalistiques” et “articles d’abonnés”.

La démocratie participative évolue comme un instrument qui renforce les exclusions sociales (par effet de redoublement). Beaucoup d’études se sont intéressées aux rhétoriques des débats participatifs et on constate que ce sont les rhétoriques des groupes dominants qui servent de modèles. Comment se faire entendre lors d’un débat participatif lorsqu’on est exclu constatait déjà Bourdieu dans Sur la télévision ? Il parle de la bio-maîtrise : d’un certain nombre de codes, maîtrise rhétorique qui exclut ceux qui ne parlent pas cette langue. Quand on parle de construire un centre d’accueil pour toxicomane dans le dixième, riverains et politiciens sont invités pour “participer”, “commenter” mais pas les toxicomanes.

Même dans les formes les plus directes de démocratie (ce qui n’est pas le cas de la démocratie représentative), il y a encore des dispositifs qui peuvent contraindre. Ex : prendre la majorité comme critère d’adoption pour une loi ou une élection peut-être vu comme une façon de contenir une marginalité. C’est un mode de canalisation de la participation, de l’expression.

Une exclusion et invisibilisation permanentes d’une partie de la population

L’universalisme bien pensant

Je l’ai déjà dit dans un précédent article mais :

Quand on pense le « modèle républicain » de la France, on imagine un antagonisme entre ses valeurs et son histoire coloniale. Or selon lui, l’universalisme prôné par ce modèle, contient les ferments qui rendent possible cette tension. En effet, l’universalisme français décrit la République comme une et indivisible avec des citoyens égaux en droits. Ce modèle est présenté comme un idéal universel. Il est par essence problématique, car il nie à l’autre son altérité : non, nous ne sommes pas tous semblables, non, nous ne sommes pas tous égaux ! Et comment penser autrui, son traitement et son accueil, si on refuse son altérité ?

Il faut savoir que les nationalistes se sont cachés derrière « l’universalisme » jusqu’au XXe siècle pour légitimiser leurs idées.

Gilles Manceron, rédacteur en chef de la revue de la Ligue des droits de l’Homme, parle du « paradoxe républicain » qui a conduit à l’invention d’un « universalisme truqué » distinguant les hommes blancs civilisés des indigènes sauvages. S’il n’est pas débarrassé de cette « falsification » qu’il a entretenue, notre discours républicain continuera d’être « porteur d’une ambiguïté fondamentale ».

Or, si vous avez lu l’article sur les postcolonial studies, vous savez que pour les historiens Pascal Blanchard et Nicolas Blancel, cette rectification n’a pas été effectuée. Il y a encore des traces de la pensée coloniale dans l’espace politique et médiatique français.

Pour tous les penseurs qui critiquent l’universalisme, les inégalités existant dans la société remettent également en cause le principe d’égalité de l’universalisme, car ce serait nier une réalité sociale.

Pour résoudre cette tension entre union et uniformisation, Achille Mbembe invite ses lecteurs à penser le cosmopolitisme qui, sans renier la particularité des individus, invite à se penser comme membre d’une communauté mondiale avec qui nous partageons donc une histoire commune. Le cosmopolitisme accepte l’altérité de l’autre ce que l’universalisme, par essence, ne reconnait pas.

Un urbanisme excluant

L’espace public est un espace de hiérarchisation. Walter Benjamin dans son livre sur les passages parisiens, théorise ces lieux comme étant à l’intersection du public et du privé.

Le design urbain est construit sur des facilitations de la visibilité urbaine et sur la facilitation des parades militaires.

Le design urbain est aussi un moyen de cacher des choses : mettre des linges sur les balcons est interdit, les HLM sont éloignés du centre des villes, on ne veut pas voir de jeunes qui traînent autour des immeubles, on a mis en place des mobiliers urbains anti-sdf pour éviter qu’ils restent dans certains endroits, la lumière bleue dans les lieux publics comme les parkings ou les gares afin d’empêcher la consommation d’héroïne, les hôpitaux sont à l’écart des villes car on met à distance la maladie et la mort (la marge), les maisons de retraite sont également rarement au coeur des grandes villes, etc.

Il y a aussi beaucoup de symboles dans la ville : visuels, drapeaux, publicité. En effet, la publicité est un enjeu de pouvoir puisqu’il y a tout un enjeu autour de la captation du regard : vous faire regarder ça plutôt qu’autre chose.

Organiser la contestation

Les formes de contestation sous toutes leurs formes ne doivent pas forcément être assimilé à des “crises” ou à des “échecs”.

En effet l’idée de “crise” (des médias, de la démocratie…)  est piégeuse. Cette notion donne l’impression qu’elle est contemporaine. Dans le mot crise il y a l’idée d’un dysfonctionnement temporel qu’on peut curer. Or la contestation de la représentation est comprise dans le système de représentation.

Dès l’antiquité, on trouve ainsi des traces de mécontentements de la représentativité : les affaires de confiscation de biens et de titres dans l’agora peuvent se rapprocher des nôtres. Toute l’histoire de la représentativité est l’histoire des luttes politique. Rosenvallon écrit que « l’histoire des démocraties réels est indissociable d’une tension et de contestations permanentes », Rosenvallon nomme cela « le revers permanent de la démocratie ». Et les modalités du contre font partir de l’évolution. Le régime politique qui se constitue sur la co-construction de sa critique est en évolution. La contestation construit le régime politique, ce n’est pas une « crise ».

 

Vous aussi, construisez votre démocratie : lancez votre site, allez dans des associations, informez-vous autrement (en lisant de formidables articles par exemple 😉 …

pourquoi manifeste-ton en france

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *