Lie to me – Bas les masques !

Aujourd’hui on revient sur une série qui a marqué Anna K. : Lie to me.


Lie to me

Lie To Me est l’exemple même de la série procédurale : comme dans Colombo, Castle, The Mentalist, chaque épisode est comme un îlot autonome. On y entre comme dans une paire de pantoufles : le fil rouge qui traverse l’ensemble des saisons est suffisamment ténu pour qu’on puisse suivre la série de manière discontinue. Pas de cliffhanger à la fin d’épisodes qui nous laisse pantelants… En somme, une sorte d’anti-24 heures chrono.

Lie To Me est donc une série confortable, cosy. Elle interroge pourtant des problématiques fondamentales autour du langage -verbal et non-verbal-, de la vérité –et de ses faux-semblants-, de la justice.

Le pitch

Dr. Cal Lightman est spécialiste en psychologie comportementale et en morpho-psychologie. En clair, il peut lire sur votre visage comme dans un livre ouvert : la colère, la honte, la peur, la haine, l’indifférence ou la duplicité sont des sentiments qu’il traque en interprétant un haussements de sourcils, un mouvement de lèvres, un plissement de front ou une simple moue. Ces expressions sont fugaces mais elles trahissent tout ce que nous pouvons ressentir, même si nous tentons de le masquer.

Pour résoudre les énigmes, Lightman se sert de ses dons d’observation, de son exceptionnelle capacité d’interprétation, mais également des moyens techniques les plus sophistiqués. Son entreprise, The Lightman Group, travaille sous contrat avec le Homeland Security, l’agence fédérale créée après le 11 septembre et qui chapeaute toutes les questions de sécurité intérieure.

« Lie To Me (Saison 1) – C’est beau de mentir », Pierre Sérisier

La série postule une universalité des sentiments humains, au-delà des différences culturelles : quels que soient son origine, son milieu social, sa profession, sa nationalité, tout le monde partage la même palette d’émotions « primitives ».

Petit échantillon de micro-expressions

 

Questionner la maxime de qualité

« Lie to me » : le titre sonne comme un défi. « Mens moi… si tu l’oses » : l’injonction préliminaire est l’épicentre des différents arcs narratifs. Le regard pénétrant face-caméra du Dr. Lightman dans le générique brise un tabou cinématographique et télévisuel en apostrophant directement le spectateur. Ses yeux verts semblent nous prévenir : les menteurs vont être démasqués. Le principe est très Dr Housien : tout le monde ment.

house-md-everybody-lies-dr-house-everybody-lies-free-836312.jpg

D’après le linguiste Grice, une conversation humaine qui fonctionne respecte certaines maximes. Rappelons ici (en simplifiant, pardon) quatre de ses principes :

– Maximes de quantité : n’en dites ni trop ni pas assez

– Maxime de qualité : ne dites pas ce que vous croyez être faux.

– Maxime de relation : soyez pertinents.

– Maxime de manière : ne vous exprimez pas de manière obscure et désordonnée.

La maxime de qualité est fondée sur une forme de contrat de confiance (ceci n’est pas un article sponsorisé par Darty, la team Annakelsat tient à son indépendance). Les violations de cette maxime sont au cœur de toutes les intrigues de la série.

Si Lightman était un personnage de Misfits, l’aletheia serait son superpouvoir. L’aletheia, pour les Grecs, est une conception de la vérité comme processus de dévoilement. Le personnage met à jour les mensonges, révèle les imposteurs. Lightman : il est l’homme qui fait la lumière sur la vérité. Il prend en compte tous les signes paralinguistiques, tout ce qui échappe au contrôle du locuteur en se penchant sur les micro-expressions pour déceler la personne derrière la persona, derrière le masque.

Le décor fait écho à cette quête de vérité. Le « cube d’interrogation », au sein de leurs bureaux, se révèle symptomatique : le verre permet de voir sans être vu. Les lignes sont pures, la lumière blanche interdit les zones d’ombres. Une forme de prolongement moderne des expériences panoptiques de Jeremy Bentham et Michel Foucault…

Lie-to-Me-Dirty-Loyal-Recorded-Oct-18-2010-KTTVDT-212-46-41.png

Le panoptique est un type d’architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham et son frère, Samuel Bentham, à la fin du XVIIIème siècle. L’objectif de la structure panoptique est de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils sont observés.

Notice Wikipédia

Lightman est comme la lumière de son cube : intransigeant, un peu brutal. Le personnage de Gillian Foster permet de faire contrepoids. Son associée est tendre, maternelle. Là encore, l’onomastique (l’étude des noms propres) a beaucoup à nous apprendre : foster signifiant encourager en anglais.

gillian.jpg
Dr. Gillian Foster, jouée par Kelli Williams

Vérité ou justice ?

« Mentir sans profit, ni préjudice de soi, ni d’autrui, n’est pas mentir : ce n’est pas mensonge, c’est fiction »

Jean-Jacques Rousseau

Démasquer les menteurs se révèlent le préambule d’un processus beaucoup plus long. Le point de départ nécessaire de l’enquête. Pourquoi, pour qui les menteurs mentent-ils ? Pour se protéger, protéger un être cher, le plaisir pervers de tromper, préserver son intimité, la survie, …

Eli Loker, qui travaille chez Lightman, se révèle être un absolutiste. Il pratique une « honnêteté radicale », qui lui interdit de mentir (enfin…). Les personnages de la série ont souvent une posture plus nuancée : une fois la vérité révélée, seule prime la justice. Quand la vérité ne participe à la résolution d’une enquête, que le mensonge protège une victime, l’équipe Lightman s’autorise à le perpétuer.

Eli-Loker-eli-loker-12231081-461-220.jpg
Eli Loker, joué par Brendan Hines

L’équipe est à chaque instant confrontée à cette question très tests-de-Gala/Voici/Voilà/Oops. Ce genre de tests que vous complétez distraitement sur une plage une après-midi d’août : si vous pouviez, est-ce que vous souhaiteriez connaître le jour de votre mort ? Pour chaque personnage de l’équipe, une question du même genre se pose : voulez-vous toujours participer à la grande comédie humaine alors que vous en percevez tous les faux-semblants ? Pour tous, avec plus ou moins de difficultés, la réponse est oui.

La série ne révolutionne pas les codes du genre mais elle pose habilement la question des rapports humains, de la nécessaire part de compromis pour maintenir le tissu social. Elle met en scène le fantasme du polygraphe, du détecteur de mensonges, du sérum de vérité. Dans la série, ce révélateur n’est pas une machine de science fiction : c’est une science, tout court, pratiquée pour et par des humains.

gaylord-furniker-passe-au-detecteur-de-mensonges_69479_w460.jpg
Robert de Niro fait passer Ben Stiller au détecteur de mensonges, dans Meet The Parents (Mon beau-père et moi), en 2000

Pour en savoir plus

Reportage Arte en cinq parties, sur Paul Ekman, qui a inspiré la série. 1er épisode :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=hHgMvxfuRlo&w=560&h=315]


En écrivant l’article, je suis tombée sur le dernier épisode de Serge le Mytho, « l’histoire d’un mec qui raconte des histoires ». La trahison de la maxime de qualité de Grice est à l’origine de la série, du personnage et de ses récits. L’humour repose sur le jeu avec la suspension de réalité : habituellement, le spectateur fait semblant que ce qu’il regarde est vrai, alors qu’il sait que le spectacle qui se déroule devant ses yeux est une fiction. Ici, le spectateur sait que ce qu’il regarde est un spectacle, une fiction, que le personnage de fiction crée de la fiction. Gringe, en absorbant ses sourires, joue sur les frontières : il est Gringe, personnage de série amusé par son ami et Gringe, acteur, amusé par les improvisations de Jonathan Cohen. Les frontières entre fiction et réalité sont floues…

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=Kd2uG5AuNnw&w=560&h=315]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *