On a lu L’Espoir de Malraux : récit d’une quête de sens

On ne va pas vous mentir : L’Espoir d’André Malraux n’est pas un livre qu’on offrira à nos amis pour Noël. C’est une lecture longue et fastidieuse, qui a toute sa place dans un cursus universitaire (pour être décortiquée, analysée, examinée). Alors pourquoi cet article pourriez-vous nous demander.


Pourquoi lire l’Espoir d’André Malraux ?

« Pourquoi cet article ? » :

Tout simplement parce qu’Anna.K et moi l’étudions actuellement dans le cadre de nos études et sommes finalement parvenues à la conclusion que si L’Espoir de Malraux fait partie de ces livres qu’on lit rarement, qui sont mal connus et peu accessibles, il mérite d’être évoqué. C’est ce que nous allons tenter de faire ici.

Ce livre ne parle pas seulement d’une guerre d’Espagne qui sera perdue par les républicains (sinon le titre serait cruellement ironique). Il traite avant tout de l’homme, de l’humanité, de nous, en somme.

« L’espoir des hommes, c’est leur raison de vivre et de mourir »

André Malraux, Les conquérants, 1928


L’Espoir en bref

Petite note : Il faut savoir que l’auteur du livre, André Malraux, a activement combattu aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne, allant jusqu’à recruter des aviateurs et acheter des avions pour former une escadrille aérienne. Il ne s’agit pas pour autant d’un reportage stricto sensu, dans la mesure où Malraux se permet une certaine licence poétique, concentrant certains effets dramatiques.

Entre roman historique et récit fictionnel, L’Espoir prend place dans le contexte bien particulier du début de la guerre d’Espagne qui opposait républicains et franquistes (alliés de Franco. Franco futur allié d’Hitler…). Dans L’Espoir, l’intrigue se déploie dans le camp républicain et montre comme il s’organise, du fameux « on arme le peuple » aux combats, des premières batailles hésitantes et brouillonnes à la transformation d’hommes en soldats.

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« No pasaran ! », « They shall not pass ! », « ils ne passeront pas ! ». Bannière républicaine pendant la guerre civile espagnole.

Il y a un véritable foisonnement de personnages dans cet ouvrage : on en dénombre une soixantaine, dont une dizaine en focalisation interne. Le roman est un feuilletage de voix : celle du colonel Ximénès, un catholique de droite, celle de Manuel, ingénieur du son travaillant à la Centrale téléphonique au début du roman, celle des universitaires Garcia et Scali, de l’anarchiste Négus, du mercenaire Leclerc, du journaliste Shade… Tous ces personnages venant d’horizons si différents servent la cause républicaine. Chacun permet d’illustrer un discours, une vision particulière de la révolution, de ses enjeux, des sacrifices nécessaires pour la faire advenir.

Le lecteur assiste à la succession d’épisodes de guerre mais surtout à une progressive évolution des mentalités des combattants face à l’atrocité du conflit : le Négus continue le combat mais ne croit plus en l’anarchie, Hernandez ne croit plus en l’utilité du conflit, Leclerc est pris de remords en faisant preuve de lâcheté lors d’une mission alors que Manuel (l’ancien ingénieur du son) finit lieutenant-colonel de l’armée républicaine, se sentant de plus en plus éloigné des hommes à mesure qu’il croit comprendre la nécessité d’un commandement autoritaire…


Des thèmes d’actualités

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  • La fraternité

La fraternité apparaît presque comme une religion dans L’Espoir. Elle est un mythe au sens de Georges Sorel : une image et une force motrice. Elle est ce qui leur reste quand il ne reste rien.

« Anarchistes, communistes, socialistes, républicains, comme l’inépuisable grondement de ces avions mêlait bien ces sans qui s’étaient crus adversaires, au fond fraternel de la mort… »

L’Espoir, page 408

  • Utilité de la guerre

La guerre est envisagée sur plusieurs plans : à un niveau macro (national et international), à un niveau micro, individuel. Le roman interroge son lecteur à travers le récit des trajectoires et destins de ses personnages : de quelle manière le conflit affecte chaque individu ? La guerre est-elle utile ? Que doit-on lui sacrifier ? Quel est le prix de la liberté ? Si le courage de combattants domine, de nombreux personnages confient leur désespoir. Certains refusent de s’engager, arguant qu’il y aura d’autres guerres et qu’elles ne régleront rien.

« De quelque façon que finisse la guerre pensa-t-il, à ce point de haine, quelle paix sera possible ici ? »

L’Espoir, pages 357-358

  • Questionnement métaphysique

Si Dieu est évoqué dans le roman (à travers les dialogues de personnages catholiques et non croyants qui parlent de foi, de catéchisme et de l’Église), c’est la présence de la Nature qui offre le plus de scènes de questionnements existentiels.

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »

Pascal

Malraux place l’homme face à la Nature, soulignant à la manière de Pascal la petitesse de l’homme face à l’immensité d’un espace infini.

« Ils commencèrent à tourner, seuls dans l’immensité […] l’avion [était] perdu dans l’indifférente gravitation des mondes […] dans le rythme absurde des choses terrestres »

L’Espoir, page  172

« De cette hauteur, tout des hommes de la plaine était dérisoire […] il semblait qu’au regard des dieux les hommes ne fussent que la matière des incendies »

L’Espoir, page 480

À la fin du roman, Malraux semble opérer un renversement, contestant un instant ce sentiment d’absurdité, anoblissant ainsi le courage de l’homme et le sens de ses combats. La fraternité, force transcendantale, offre une réponse, un sens à la vie humaine marquée par la finitude.

«Tous ces risques consentis, cherchés […] tout cela était aussi impérieux que ces rocs blafards qui tombaient du ciel lourd, que l’éternité des pommes éparses sur la terre »

L’Espoir, page 558


Dialogue avec les arts

  • Une épopée

Le livre a une dimension épique. En toile de fond : la guerre. Sur ce décor tragique, Malraux crée une quête de sens et de fraternité, aspirant à s’élever au rang des oeuvres d’art qui « permettent d’accéder au plus pur de nous ». Dans L’Espoir, souvent, les personnages se transcendent, se dépassent, s’oublient, se sacrifient pour devenir des héros. Ils agissent pour une cause qui les dépasse, acceptant « de mourir pour autre chose qu’eux-mêmes ».

« Au moment où le premier avion arrivait sur [Mercery] comme un obus, il brandit sa lance, aspergea furieusement la carlingue et retomba sur l’échelle, quatre balles dans le corps »

L’Espoir, page 472

  • Le cinéma

Malraux pratique un véritable art de la prise de vue, empruntant au cinéma certaines tropes de son vocabulaire. La main d’un malade saisie en très gros plan, une fourmi se baladant sur une colline avant l’arrivée des tanks, des panoramiques lors des scènes vues d’avion, dialogues en champ/contrechamp, attention particulière portée aux effets de lumière… Les techniques cinématographiques sont multiples. Découpage en plans, dialogues, effets de caméra : Malraux semble avoir en tête dès l’écriture du roman le scénario de son adaptation cinématographique, Sierra de Teruel (1938).

Malraux compose également une véritable bande-son de la guerre : les canaris chantent avec frénésie dans le sifflement aigu des obus et des rafales de mitrailleuse, des aveugles jouent inlassablement l’Internationale, les combattants chantent des chants andalous et flamenco ou s’échangent de fraternels salud… L’auteur ajoute une dimension olfactive à son roman, évoquant l’odeur du feu, des oranges, d’eau de Cologne quand une parfumerie brûle, celle des feuilles, des cadavres… L’expérience de lecture est ainsi multi-sensorielle.

  • La peinture/L’art

L’art a une place centrale dans le roman. Nombreuses sont les toiles, souvent entachées de sang, que le lecteur aperçoit en toile de fond des combats. La peinture sert aussi comme une banque de références : Guernico est comme un « portrait de Velasquez », le personnage d’Alvear est « un Greco comme l’eût fait la copie d’un peintre baroque ». Mais l’art ne sert pas uniquement de répertoire référentiel. Une interrogation sur l’art et sa fonction se déploie au sein du roman. Le peintre Lopez veut créer à travers ses fresques « le langage de l’homme en lutte », Alvear et Scali s’interrogent sur le pouvoir, l’utilité de l’art face aux atrocités du combat, face à la mort.

« Que valent les mots en face d’un corps déchiqueté ? »

L’Espoir, page 110

« La poésie et la musique valent pour la vie et la mort »

L’Espoir, (Alvear), page 110

  • Le sens de la formule

Le critique littéraire André Billy dit de Malraux qu’il est un « peintre extraordinaire de la réalité en mouvement », au style « précis et crépitant ». Les sentences courtes et percutantes abondent : Malraux a le sens de la formule.

Petit échantillon :

– Critique de l’inaction (la lâcheté) des puissances comme la France et l’Angleterre face à la montée du fascisme en Espagne.

« J’ai vu les démocraties intervenir contre à peu près tout, sauf contre les fascismes »

L’Espoir, page 136

– Subtile attaque de l’Eglise espagnole, complice de Franco.

« On n’enseigne pas à tendre l’autre joue à des gens qui depuis deux mille ans n’ont jamais reçu que des gifles »

L’Espoir, page 42

– Constats d’atrocité ou monologue intérieur dramatisés par un style télégraphique

« Cinq balles de mitrailleuse, vingt-sept éclats »

L’Espoir, page 110

« Un fasciste. Tirer ? »

L’Espoir, page 489

  • Soin du détail

Le talent et la poésie de Malraux s’observe dans son attention portée aux détails. La mort d’enfants est évoquée indirectement, par la mention de « chambres vides » et de « jouets abandonnés ». Il y a une poétique de la trace laissée par les combats, qui rend patente son effroyable violence.

« Mais sur le dallage blanc du bar carrelé en damier, demeuraient des empreintes de semelles ensanglantées »

L’Espoir, page 464

Malraux, chroniqueur de l’atroce, est sensible à l’infime beauté d’une lueur se diffractant dans des éclats de verre au milieu d’une scène de combat.

« Sous le grondement des obus qui tombaient de tous côtés, les reflets du jour d’hiver, accrochés aux morceaux de verres demeurés sur la table, frémissaient imperceptiblement dans les mares tremblotantes de manzanilla, de vermouth et d’absinthe »

L’Espoir, page 433


Des manquements intéressants/Les oubliés de l’histoire (pour ceux qui voudront creuser)

  • Les femmes

Elles sont peu évoquées dans cet ouvrage et quand elles le sont, ce sont des mères, des victimes des bombardements, des pleureuses mais jamais des rebelles, ce qui ne correspond pas à la réalité historique de la guerre d’Espagne où de nombreuses femmes se sont illustrées dans la résistance en prenant les armes. Une exception : la figure de la Pasionaria, dont on entend à quelques reprises -mais de loin, évoqué dans un souvenir- le cri de révolte : ¡No pasarán!.

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Dolores Ibarruri Gomez, connue sous le nom de La Pasionaria

« La mère s’avance vers lui, les bras tendus, mais ses yeux s’agrandissent, prennent une fixité terrible, démente. Ce n’est pas son enfant. […] L’enfant perdu lui sourit. Alors elle se précipite sur lui, le serre contre elle, l’emporte en pensant à l’enfant qu’on n’a pas retrouvé »

L’Espoir, extrait d’un article pour Paris-Soir, page 442

  • Les combattants du Poum

Grand absent du roman : le parti ouvrier d’unification Marxiste, organisation d’extrême gauche qui a participé activement à la guerre d’Espagne contre Franco. Inquiets de leurs pouvoir grandissant, les communistes (soutenus par Staline) finissent par arrêter les membres du Poum (alors qu’ils combattaient à leur côté) sous de fausses accusations et à les faire exécuter. Malraux tait cette partie de l’histoire des républicains.

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Foule esclave, debout, debout
Le monde va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout.

L’Internationale

*Toutes les paginations indiquées correspondent à l’édition Gallimard, collection Folio.

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