Les sculptures électrocinétiques d’Elias Crespin

« Lors de chaque exposition d’ Elias Crespin, les spectateurs rassemblés en silence contemplent avec fascination les mouvements hypnotiques des formes inattendues qui flottent et se métamorphosent et, dansant dans l’espace, en viennent à devenir poésie »

Victoria Verlichak, Chorégraphies géométriques, Texte paru pour la première fois dans ArtNexus, 78, 2010

Le jour où Anna K. eut l’impression d’être à Poudlard

Samedi 30 juin 2018, Grand Palais, Paris. En montant les marches du majestueux escalier Clémenceau, la team Annakelsat lève les yeux vers une sculpture hexagonale composée de délicats triangles d’une couleur cuivrée. La figure, qui semble d’abord immobile, se difracte, se disperse, se recompose, comme animée par des fils invisibles. Derrière l’installation Grand HexaNet, ce n’est pas la mère d’Harry Potter, J.K. Rowling, mais l’artiste vénézuélien Elias Crespin…

Après les monochromes de Reynald Drouhin et les sculptures hyperréalistes de Ron Mueck, Anna K. a donc décidé de vous proposer de découvrir la magie du travail d’Elias Crespin…

Un pont entre science et art

« Je voudrais faire des Mondrian qui bougent »

Alexander Calder, 1930

Enfant, Elias passe beaucoup de temps dans l’atelier de sa grand-mère, Gego, qui compose des « dessins dans l’espace ». Selon Marta Traba, Gego savait « penser comme un architecte, agir comme un ingénieur, imaginer comme un artiste ».

« Lorsque j’eus l’idée de réaliser un mouvement ondulatoire, je dus résoudre le problème de la structure de l’œuvre — que j’ai plus tard dénommée Malla Electrocinética. Il me fallait une structure avec un certain jeu aux articulations. J’ai réalisé alors que la structure réticulaire de Gego offrait une solution parfaite. »

Elias Crespin, interview dans El Universal, Caracas, 2009

Autre choc esthétique décisif : la découverte d’un cube de Jesús Rafael Soto au musée des Beaux-Arts. Devant l’œuvre, Elias songe qu’il « serait une bonne chose s’il pouvait se mouvoir ». Comme Calder dans l’atelier de Mondrian, Crespin a une envie : mettre en mouvement une forme inanimée.

Cube de Jesus Rafael Soto

Elias ne se trouve pas, selon son expression, « dans l’urgence de matérialiser cette idée » : deux années passent. La grève du pétrole en 2002 au Venezuela lui offre une occasion idéale : il est bloqué à la maison. Au lieu de reboucher les trous du mur comme le lui demandait sa femme, confie-t-il en riant, il met en pratique les compétences de son diplôme en informatique en expérimentant avec des petits moteurs.

La connexion avec l’expérience de Soto n’est pas immédiate mais Elias est d’emblée fasciné : il parvient à faire se mouvoir avec du « virtuel » -un programme informatique- des objets « réels » -des clous suspendus à ses petits moteurs-.

Elias Crespin : la volonté d’ouvrir une brèche dans l’art cinétique

Après les clous, Crespin suspend des formes, étoffe les séquences de son programme : il a chorégraphié les mouvements aériens de sa première œuvre. Enchantés par la grâce de cette création, Magdalena Fernandez, Valentina Alvarez et Ronaldo Carmona, l’invitent à une première exposition, lui qui ne se considère pas encore comme un artiste.

Malla Electrocinética I, 2002 -2004
Acier inoxydable, plombs, nylon, moteurs, ordinateur, interface électronique
50 x 50 cm

Après avoir exposé pour la première fois, Elias Crespin déclare à son beau-frère : « Peut-être que nous ouvrons une brèche dans l’art cinétique ».

L’expression « Art cinétique » recoupe des pratiques très diverses, aussi bien des œuvres motorisées que des œuvres modifiées par l’intervention des spectateurs ou par celle d’éléments naturels tels que le vent ou l’eau. Elle inclut également toute œuvre qui a pour caractéristique de se mouvoir dans l’œil du spectateur au cours de son déplacement, sans que celle-ci soit en elle-même mobile.

Le « reflet du souvenir des âmes »

Plano Flexionante Circular Bleu, 2013
Plexiglas, nylon, moteurs, ordinateur, interface électronique
100 cm diamètre

Après dix ans d’expérience, l’artiste contemporain affirme : « aujourd’hui, je peux m’asseoir avec la certitude de concevoir une géométrie générale avec laquelle je vais raconter une œuvre ».

Pourtant, l’imprévu menace toujours, comme à l’exposition ArtBots en 2005. La nuit précédant l’inauguration, Crespin laisse son matériel pour aller se reposer. Le jour de l’ouverture, son ordinateur a disparu. Il en trouve un de remplacement, mais la dernière version du programme de l’œuvre a été volée.

« La Malla était là, immobile, horizontale, silencieuse, morte, un cadavre. Après tous ces efforts, tous ces espoirs, rien. Une métaphore de la mort, vraiment. Heureusement, ce n’était que la mort d’une structure métallique, pas d’un être humain. Et d’ailleurs ce n’était pas vraiment la mort, juste un coma. »

Les sculptures cinétiques de Crespin offrent une surface de projection interprétative idéale : Anna K. y a vu la figuration d’une société qui tenterait de contenir ses citoyens sans y parvenir, la proposition d’une novlangue débarrassée de sons… L’artiste, lui, livre une explication à l’image de son œuvre, superbe et ésotérique :

« J’ai dit ça une fois, et j’ai vraiment aimé la façon dont ça sonnait, cela dit beaucoup mais cela ne signifie rien. Ce mouvement est le reflet du souvenir des âmes dansant dans l’éther »

Tetralineados fluo rouge 63, 2016
Plexiglas, nylon, moteurs, ordinateur, interface électronique
63 x 14,5 x 14,5 cm

Même si rien ne remplace la confrontation directe avec l’oeuvre, petite sélection de vidéos pour saisir la poésie du mouvement de ses sculptures :

Trialineados Fluo Vert, 2016 from Atelier Elias Crespin on Vimeo.

Linea Copper, 2016 from Atelier Elias Crespin on Vimeo.

Circuconcéntricos Alu 600 and Cuadriconcéntricos Alu 600, 2016 from Atelier Elias Crespin on Vimeo.

« Le mouvement est une étincelle de vie qui rend l’art humain et véritablement réaliste. Une œuvre d’art douée d’un rythme cinétique qui ne se répète jamais est un des êtres les plus libres que l’on puisse imaginer »

Pontus Hulten, extrait de « Mouvement-temps ou les quatre dimensions de la plastique cinétique », publié dans le fascicule qui constituait le catalogue de l’exposition Le Mouvement, galerie Denise René, 1955

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *