Pulsions

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Il est 19h49 quand on pénètre dans la salle de l’Européen, en forme de petit amphithéâtre. Les places libres sont rares et disséminées, l’espace entre les rangs ridiculement petit. Les lumières rouges éclairent la scène : trois petites bouteilles d’eau attendent Kyan sur un tabouret près d’un pied de micro. Le brouhaha est caractéristique des atmosphères qui précèdent le début des spectacles : fébrilité, chuchotements, éternuements.

Les lumières s’éteignent, les retardataires se glissent dans les derniers fauteuils disponibles, la voix de Kyan emplit la salle pour annoncer sa première partie, « l’un des stand-upers les plus doués de sa génération ». Yacine Belhousse a donc la difficile tache de « chauffer la salle ». « Mon humour, c’est comme le shit, il ne faut pas y résister, sinon on fait un bad trip ». Sans aller jusqu’au bad trip, je crois que j’ai résisté malgré moi : j’ai trouvé les blagues un peu longues, manquant d’efficacité, de rythme, de profondeur, parfois pas drôles du tout… Un quart d’heure un peu gênant pour la team AnnaKElsaT, le reste du public semble avoir apprécié.

Arrive enfin sur scène le héros de la soirée pour sa dernière à l’Européen. Anna K, aussi superficielle qu’à son habitude : « Oh ! Il a minci, ça lui va bien ! ». Kyan : « Vous avez murmuré à votre voisin : « C’est le mec de Bref ! Il fait moins gros qu’à la télé, non ? ». D’entrée de jeu : bingo. Anna K. rit malgré elle, Elsa T. se moque gentiment.

Si Kyan taquine son public, il s’en fait surtout un allié, un complice, un témoin de ses imperfections. Il crée au fil du spectacle un réseau de private jokes : des gestes, quelques mots, une onomatopée qui évoquent un morceau de sketch particulier. Un répertoire dans lequel il va piocher régulièrement, donnant à l’ensemble une cohérence et jouant sur le comique de répétition. Chaque moment du spectacle est donc à la fois autonome et interdépendant. L’analyse littéraire parle dans un texte de métaphore filée*, Kyan propose ici des blagues filées.

Le tissu même du spectacle est riche : anecdotes, fantasmes, conseils, observations… Kyan oscille entre sans cesse entre réel et imaginaire : le regard des autres devient un personnage, il invente le concept de boîte à kif, consacre un sketch au récit d’une vengeance délirante –et plutôt réjouissante, surtout pour nos amis scatophiles-. Il aborde la masturbation, les déceptions amoureuses, le sport… Et même la mort de son père sans jamais tomber dans le pathos.

À la fin du spectacle, Kyan raconte un coup de fil à son compère de toujours et co-auteur de Pulsions : Bruno Muschio alias Navo.

Kyan : – C’est dingue, mon père est en train de mourir et pourtant il fait des blagues.

Navo : – On est tous en train de mourir alors autant faire des blagues.

Anna. K, en pensée : -On va tous mourir alors autant rire, avec ceux qui savent si bien nous faire des blagues.

Billet - Kyan 001.jpg

*« Une métaphore filée est une série de métaphores reliées entre elles par la syntaxe –elles font partie d’une même phrase, d’un même paragraphe, d’un même texte- et par le sens : chacune exprime un aspect particulier d’un tout, chose ou concept, que représente la première métaphore de la série »

Michel Riffaterre, « La métaphore filée dans la poésie surréaliste », Langue française, n° 3

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