« Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent ; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés ; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes : cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans : tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter ! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal : cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques…

Dans notre précipitation à mesurer l’historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l’essentiel : le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible : le scandale, ce n’est pas le grisou, c’est le travail dans les mines. Les « malaises sociaux » ne sont pas « préoccupants » en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an. »

Georges Perec, L’Infra-ordinaire, Le Seuil, 1989

Dimanche 13 novembre, 17h, la team AnnaKelsat a l’envie de « se faire une toile ». Hasard des horaires : on choisit une séance du film de Gavin O’Connor Mr Wolff. En entrant dans la salle, légère déconvenue : il ne reste que deux places sur le côté au premier rang, proches, bien trop proches de l’écran. Redoutant mal de tête et souffrance oculaire, nous nous glissons frauduleusement dans la salle d’à côté, qui projetait la Palme d’or de Cannes 2016 : Moi, Daniel Blake.



Le synopsis

Atteint d’une maladie cardiaque, Daniel Blake, menuisier, ne peut plus travailler. Or l’administration ne l’entend pas de cette oreille : il doit rechercher un emploi sous peine de sanction. Alors que, âgé de 59 ans, il doit apprendre à se débrouiller avec un ordinateur pour faire ses démarches, il croise le chemin de Katie, une femme célibataire mère de deux enfants. Elle a dû quitter sa ville natale pour ne pas être placée dans un foyer d’accueil. Ensemble, ils vont se serrer les coudes. Daniel finit par décrocher un emploi mais doit renoncer à cause de ses problèmes de santé. Il engage alors une bataille contre l’administration et ses aberrations…

http://www.telerama.fr/cinema/films/moi-daniel-blake,508572.php

Daniel Blake est la figure centrale d’un film qui donne la voix à la souffrance banale d’une victime du système, confrontée à l’absurdité de l’administration. On en rirait si le film ne donnait produisait pas un tel effet de réel : on est désemparés face à une telle injustice. Le héros devient un dossier parmi d’autres au sein d’une institution qui traque les « assistés » et les « fainéants »  avec une rigidité et un zèle écoeurants.

Daniel est le personnage attachant par excellence : généreux, drôle, bienveillant, tendre, bourru, un peu décalé aussi, dépassé par un monde qui le contraint à se conformer à ses impératifs stupides. Daniel taquine, défend, aide et taille avec minutie dans du bois des petits poissons qu’il accroche à une structure suspendue au plafond.

Progressivement, les personnages plongent de plus en plus profondément dans la pauvreté. Commence alors un long processus de déshumanisation, qui trouve un moment d’acmé dans une scène bouleversante : Katie, affamée, se jette sur une boîte de raviolis froide lors d’une distribution à la soupe populaire, qu’elle mange avec les mains. La peur se mêle alors à la honte, à l’humiliation.

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Le film pose avec brutalité la question suivante : que reste-t-il quand il ne reste presque rien ? Le cas des personnages permet d’esquisser une forme de réponse : la solidarité, les autres, la chaleur humaine. La beauté aussi, beauté de ses petits poissons dérisoires et poétiques que Daniel refuse de céder pour de l’argent, beauté des souvenirs que l’on partage.

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À la manière d’une Fantine d’Hugo qui vend ses cheveux, Katie, terrifiée à l’idée de ne pas pouvoir nourrir et habiller ses enfants, se retrouve face à une interrogation fondamentale : à quoi est-elle prête à renoncer pour survivre ? Voler ? Vendre son corps ?

La trajectoire de Daniel est celle d’une réaffirmation. Réaffirmation de son humanité, de sa dignité aussi. Le cri indigné du personnage arrive comme un parfait point d’orgue  : « Je suis un homme, un citoyen. Rien de plus. Mais rien de moins »

Moi, Daniel Blake, drame de l’infra-ordinaire, permet de mesurer le véritablement intolérable, le significatif, le révélateur. Et ne laisse pas de côté l’essentiel. 

Anna K.


Petit mot d’Elsa.T

Nos institutions fonctionnent mal, voilà ce qu’on se (re-) dit en voyant ce film. Moi, Daniel Blake, c’est le récit de vie d’un homme mais aussi -et surtout- de millions d’autres à travers lui.

Ce récit des « minuscules » -comme les appelle Michon dans ses Vies minuscules– nous émeut, nous révolte. Et nous met mal à l’aise aussi : à la fin de la projection, vous vous dites tristement que toute votre indignation ne changera peut-être rien -pas pour Daniel en tout cas- . Mais si vous êtes prêts à me faire mentir et à faire changer les choses… Rebellez-vous !

La force du film ? Nous faire comprendre que la vie de Daniel Blake n’est pas une exception mais qu’au-delà de la défaillance de nos institutions, il y a de la fraternité. Une fraternité qui adoucit tout et fait comprendre l’obsession de ce terme de Malraux dans l’Espoir.

Ici comme dans l’Espoir, la fraternité semble être le salut de l’homme, le seul moyen de contrer nos institutions, la misère et la solitude.

Peut-être bien que tous ensemble, on pourrait changer les choses, non ?

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