La légendaire tragédie de Shakespeare n’avait pas été représentée à la Comédie Française depuis 1954. Eric Ruf, administrateur général du théâtre depuis août 2014, en propose une scénographie et une mise en scène originales. Originales, mais pas nécessairement irrésistibles…



Remerciements ou quand la team Annakelsat se croit aux Oscars

Il nous faut ouvrir cette chronique en remerciant M&M pour ce beau cadeau. Les places étaient magiques : centrales, au premier balcon, face à la scène. On avait un point de vue frontal, qui embrassait l’ensemble de la scène sans avoir besoin de se tordre le cou. Effet « composition picturale » garanti !

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(Hommage inconscient à l’album Petit-Bleu et Petit-Jaune ? Pardon, je m’égare… )

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Décors, lumière et costumes : l’osmose

Les décors sont sublimes. Modulables, ils habillent et habitent cette grande scène qui pourrait tout écraser. Ils donnent une unité, une cohérence à l’ensemble des actes. Le balcon donne le vertige, des trouvailles ingénieuses émaillent la représentation : on pense par exemple à la préparation de la fête dans une salle de bain pour un effet backstage ou aux guirlandes qui forment un chapiteau lumineux au-dessus du bal (so pinterest).

Les vieilles pierres des décors sont imprégnées de chaleur, d’Histoire, d’Antiquité. Dans sa note d’intention, Eric Ruf parle d’une Italie « pauvre où l’on observe sur les murs délabrés et beaux le souvenir d’une civilisation glorieuse. Une Italie du sud où la chaleur écrase les places et échauffe les esprits ».

Pour modeler les décors, Eric Ruf a fait appel à la lumière incroyable de Bertrand Couderc. L’action est tantôt enveloppée de teintes chaudes et méditerranéennes, tantôt baignée dans une lumière bleutée d’aurore, qui marque le passage inexorable d’un temps qui rattrape les amants.

« La lumière aveuglante de cette nouvelle Vérone entre Balkans et Italie, avec peut-être une touche de Maghreb, cette ville blanchie comme des ossements par la canicule, ces vestiges dégradés d’une splendeur oubliée, ce cimetière à ciel ouvert : avant même qu’Éric Ruf n’ait traduit sa vision en maquettes de décors, elle rayonnait en moi »

Note d’intention de Christian Lacroix

« Les lumières signent pour moi 50% d’un costume et nous travaillons en étroite collaboration avec Bertrand Couderc pour que ces « peintures électriques » viennent donner leur homogénéité finale à la palette »

Note d’intention de Christian Lacroix

Les costumes de Christian Lacroix sont magnifiques (la tenue mortuaire de Juliette dans l’acte final notamment). Sobres par instants, plus ornementés à d’autres, Lacroix a privilégié des tissus et des formes qui laissent deviner les courbes de Juliette et laissent libres les mouvements du trio Roméo-Mercutio-Benvolio.

On a l’impression d’être dans la huitième saison des Soprano ou dans un quatrième opus du Parrain…

« Nous sommes entres les années trente et quarante, avec quelques nostalgies pour certains rôles décalés. On recherche une ambiance homogène, entre précision historique et pure poésie, selon une gamme où se mêlent couleurs assez cinématographiques et sépia rappelant les clichés jaunis d’un vieil album »

Note d’intention de Christian Lacroix



Coup de coeur : la fraîcheur de Pierre Louis-Calixte

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Restons positifs (hommage à Lorie) et poursuivons en évoquant notre coup de coeur pour le personnage de Mercutio, incarné par Pierre Louis-Calixte. Il est léger, sarcastique, grivois, tendre et caustique. Comme l’écrit Philippe Lançon, « si Mercutio n’appartient à aucune des deux familles, il est l’un des personnages fondamentaux de la pièce, sa clé de voûte peut-être. Lorsqu’il meurt, d’une certaine façon, tout s’écroule ». Le trio qu’il forme avec Roméo danse, se lance dans des joutes verbales. Dans des jeux réjouissants de métathéâtralité, les comédiens semblent s’adresser au public.

Mercutio. – Eh bien, ne vaut-il pas mieux rire ainsi que de geindre par amour ? Te voilà sociable à présent, te voilà redevenu Roméo ; te voilà ce que tu dois être, de par l’art et de par la nature. Crois-moi, cet amour grognon n’est qu’un grand nigaud qui s’en va, tirant la langue, et cherchant un trou où fourrer sa… marotte.

Roméo et Juliette, Shakespeare, Acte II, scène IV

Après la mort de Roméo, la musique disparaît. L’humour aussi… Et Roméo de recommencer à « geindre par amour »…

  • Jeu métathéâtral : le personnage semble avoir conscience d’être un personnage

Benvolio : « Nous n’aurons pas […] de prologue appris par cœur et mollement débité à l’aide d’un souffleur pour préparer notre entrée. Qu’ils nous estiment dans la mesure qu’il leur plaira ; nous leur danserons une mesure, et nous partirons »

Roméo et Juliette, Shakespeare, Acte I, scène IV

  • Quelques traits grivois de Mercutio

Mercutio : « En effet, je parle des rêves […] s’échappant dans une bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée ! »

Roméo et Juliette, Shakespeare, Acte I, scène IV

Mercutio. – Autant dire que, dans un cas comme le vôtre, un homme est forcé de fléchir le jarret pour…

Roméo. – Pour tirer sa révérence.

Mercutio. – Merci. Tu as touché juste.

Roméo. – C’est l’explication la plus bienséante.

Roméo et Juliette, Shakespeare, Acte II, scène IV

La Nourrice. – C’est donc déjà le soir ?

Mercutio. – Oui, déjà, je puis vous le dire, car l’index libertin du cadran est en érection sur midi.

La Nourrice. – Diantre de vous ! quel homme êtes-vous donc ?

Roméo. – Un mortel, gentille femme, que Dieu créa pour se faire injure à lui-même.

Roméo et Juliette, Shakespeare, Acte II, scène IV



Dissonances

On a retardé ce moment mais on ne peut plus reculer : parlons de Juliette. Et de sa voix. Désagréable, nasillarde, trop aigüe, éthérée par instant, mielleuse. Juliette nous agace. Et soyons superficielles un instant : Roméo n’est pas sexy. Il n’a pas la beauté pouponne d’un Leonardo DiCaprio ou la candeur d’un Leonard Whiting.

Entre Suliane Brahim et Jérémy Lopez, pas d’alchimie : les aficionadas de comédies romantiques que nous sommes restent sur leur faim.

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« Juliette est une adolescente de 13 ans, souvent jouée par des femmes plus âgées, comme ici Suliane Brahim, mais est-il nécessaire qu’elle pérore comme une petite fille riche de 7 ans ? Roméo est un garçon bien faible, bien flottant, mais doit-il être, comme le trapu Jérémy Lopez, à ce point dépourvu du charisme de la fragilité ? L’amour est là, peut-être, on l’écoute, mais on ne le sent pas saisir ces êtres, les isoler du monde et contre leur destin »

« Roméo et Juliette, vendetta pas lasse », Philippe Lançon , 7 janvier 2016, Libération

« Un dernier mot : même bien placé, on n’entend pas la moitié du texte. Ce n’est pas la première fois. Beaucoup de spectateurs s’en plaignent. Faut-il incriminer l’acoustique de la salle Richelieu ? La diction des acteurs ? Quel que soit le motif, il faut y remédier »
La moitié, c’est sans doute excessif, mais on a effectivement constaté un problème d’acoustique… Notamment dans la scène d’exposition. Et curieusement, on entend toujours parfaitement certains acteurs et d’autres non.


Notre coup de gueule : un choix du choeur… Raciste ?

Bakary Sangaré ouvre la pièce de sa voix profonde. Il joue un Choeur avec un fort accent africain. Coup d’oeil à ma droite vers Elsa T. : le malaise est partagé. Pourquoi cette parodie de griot ? Pourquoi jouer au « noir » de l’équipe ? Est-ce un lourd clin d’oeil à Othello ?


La parole aux spectateurs de Theatreonline.com

« A l’entracte, nos voisins ne sont pas revenus… »

Alain B.

« Juliette passe beaucoup de temps en demi-pointes et parle parfois les bras en l’air, on ne sait pourquoi »

Marina S.

« Les acteurs passent leur temps à courir et à crier c’est particulier »

Dorothée P.

« C’est moderne de parler sans liaisons ni articulation mais on ne comprend rien. la mise en scène est très réussie, comme toujours avec Ruf »

Serge P.

« Enfin Shakespeare sur un plateau »

René G.


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