« Les détails font la perfection, et la perfection n’est pas un détail »

Léonard de Vinci

Le jour où Anna K. rencontra un couple de géants

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Un dimanche d’octobre 2013. Les trottoirs parisiens sont recouverts d’une fine pellicule de bruine. Une forme colorée envahit le champ de vision d’Anna K. : derrière les vitres de la fondation Cartier, un couple de géants semble se reposer paisiblement à l’ombre d’un parasol. Anna K. a l’impression d’être dans une version hyperréaliste de l’univers de Lewis Carroll : elle est émerveillée.

Question d’échelles

L’observation des créatures de Ron Mueck provoque une fascination teintée de malaise. Les corps, d’un réalisme saisissant, marquent leur extranéité par un élément dissonant : leur taille. Les corps sont trop petits ou trop grands. Ce jeu sur les échelles met en lumière l’illusion artistique, comme si cette transformation des proportions signalait le statut d’œuvre d’art. Comme un clin d’œil à Magritte : « ceci est une œuvre d’art, ceci n’est pas la réalité ».

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« With minimalism, meaning doesn’t rest inside the object waiting to be unlocked. The meaning is in the context and exists in your interaction with it […] Minimalist art can be a part of a strong feeling. A feeling for space, light, for presence and absence. You’re aware of your own body in the gallery. You notice that your position in the room shapes your perception of the [object]»

« Avec le minimalisme, le sens ne réside pas dans l’objet, attendant d’être décrypté. Le sens est dans le contexte et existe dans les interactions entre le spectateur, l’objet et le contexte […] L’art minimaliste participe à la création d’un sentiment puissant. Une perception de l’espace, de la lumière, de la présence et de l’absence. On est conscients de son propre corps au sein de la galerie. On remarque que notre position modèle notre appréhension de l’objet »

Sarah Urist Green, The Case for Minimalism

À l’instar des œuvres minimalistes, les créations de Mueck interrogent la place du spectateur dans l’espace d’exposition. On déambule, on s’approche, on prend conscience de sa propre matérialité. On perçoit les incidences de la lumière, des murs du musée, des autres spectateurs. Comme David Lynch découvrant l’exposition, on s’aperçoit que les œuvres sont des surfaces de projection pour les récits.

Science du détail

« Avec un pied dans le monde réel, et l’autre dans l’univers personnel de l’artiste, les sculptures de Mueck présentent, par leur exactitude biologique, figée dans le silicone et la peinture à l’huile, un certain intérêt pour la morbidité. Les proportions exagérées de certains corps obèses, infantiles et vieillissants créent une sensation de déstabilisation chez le spectateur […] Il ne reste plus à ces œuvres qu’à acquérir la parole et le mouvement pour être vraies »

« L’hyperréalisme de Ron Mueck »,  contemporain.com

Les parents de Ron Mueck étaient fabricants de jouets en bois et de poupées. Lui-même a travaillé d’abord comme créateur de marionnettes et d’effets spéciaux pour la télévision, le cinéma et la publicité : pour l’émission australienne Shirl’s Neighbourhood en 1979, pour Muppet Show et Sesame Street à partir de 1983, pour les longs-métrages Dreamchild puis Labyrinth, avec David Bowie. Grâce à sa belle-mère, l’artiste Paula Rego, il rencontre le collectionneur d’art Charles Saatchi en 1996, à qui il dévoile un modèle de Pinocchio. Epoustouflé, Saatchi lui commande quatre oeuvres.

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Ron Mueck, Pinocchio, polyester resin, fibreglass and human hair, 1996

Sa première exposition, Sensation, à la Royal Academy of Arts, le révèle au grand public. Dead Dad, représentant le cadavre de son père réduit aux deux tiers, choque et fascine. En 2001, Boy, oeuvre de cinq mètres de haut, éblouit la 49ème Biennale de Venise.

« Plus les sculptures sont parfaites, plus vous ressentez que vous regardez de véritables personnes. Ce n’est pas une tentative d’hyperréalisme, c’est une tentative de connexion directe entre le spectateur et les personnages sculptés »

« Les sculptures ressemblent à des objets magiques dont il est difficile d’imaginer que quelqu’un ait pu être assez habile pour les réaliser  »

Charlie Clarke, assistant de Ron Mueck, interview de 2013

Souffle de vie… ou de mort ?

« Je consacre beaucoup de temps à la surface, mais c´est la vie à l´intérieur que je veux saisir »

Ron Mueck, 1998

Grâce à l’argile, la plasticine, la résine, de la patience, une extrême précision, Ron Mueck anime ses figures d’un souffle de vie. Ses personnages sont comme habités, traversés par des histoires dont ils se font le réceptacle et l’écho. Certains spectateurs assimilent plutôt sa technique à une forme artistique de taxidermie : ces sculptures sont-elles des photographies de presque-vivants ou des pétrifications de presque-morts ? Eric Simon pencherait pour la seconde interprétation : « [Mueck] insuffle une apparence de vitalité à ses oeuvres… afin de mieux les en déposséder, comme saisies dans l’instant et l’imminence d’une fatalité à venir ».

« L’oeuvre atteint un tel degré de réalisme qu’elle nous force à en examiner chaque détail tout en observant la fragilité du genre humain. Par ce rigoureux soin du détail, l’artiste fait honneur au regardeur »

Kitty Scott, conservatrice, « Le paradoxe de la petite enfance selon Ron Mueck »

Ron Mueck interroge le banal, l’infiniment petit, le quotidien : en somme, notre humanité. Il nous oblige à voir, à se questionner, à sentir, à imaginer.

Petit échantillon de sculptures hyperréalistes : Jinks, Salmon, Hanson, Penny, Cattelan

hyperréalisme, nom masculin : emprunté de l’anglais des États-Unis hyperrealism, de même sens. BEAUX-ARTS. Courant artistique d’origine américaine, caractérisé par une représentation de l’environnement urbain, de personnages ou d’objets usuels, dont l’extrême minutie et la précision illusionniste vont au-delà de l’imitation réaliste. L’hyperréalisme est apparu à la fin des années soixante.

Définition du CNRTL 


« D’ordinaire, un troupeau n’est à nos yeux que de la viande de bœuf qui paît. Ou un sujet pittoresque sur un bel arrière-plan. Ou bien, on n’y fait presque pas attention »

L’Homme sans qualité, Robert Musil

Ron Mueck est de ceux qui font attention.


Pour découvrir quelques secrets de fabrication de ces incroyables créations, de nombreux making-of sont disponibles… Petite sélection :

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un commentaire

  1. Bel article sensible et intelligent sur cet artiste hors norme. Il permet de se sentir moins seule devant l’émotion qui nous submerge face à ces créations tellement connectées à notre propre humanité. Merci Anna et Elsa.

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