« Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir »

Johnny Hallyday, « Noir c’est noir », La Génération perdue, 1966

Lundi 25 septembre 2017, la team Annakelsat s’est plongée dans le noir pour vivre une expérience de dégustation singulière. Nous vous proposons ici le récit, à deux voix, de notre soirée.

Pour faciliter la lecture, les propos d’Anna K. seront en italique.


J’avais découvert le principe du restaurant il y a des années dans l’émission E=M6 (je vous entends rire et dans ma grande miséricorde, je vous pardonne). J’avais été très intriguée par le concept : le goût des aliments serait-il exalté par l’impossibilité d’une perception visuelle ? Deviendrait-il impossible de reconnaître une fraise, un poivron ou du poisson dans le noir complet ? J’entre donc dans la salle d’accueil du restaurant, inquiète mais curieuse. 

Le hall d’entrée est étroit. Les autres convives qui attendent sont bruyants et je me sens mal à l’aise. Sur ma droite, un groupe de garçons tout droit sortis d’Harvard (le bras dur, l’air confiant, le rire gras et un volume sonore bien trop élevé). Ils sont conduits dans la salle : l’athée que je suis remercie Dieu. Il reste encore du monde dans la pièce… devrons nous faire table commune ? Une souriante hôtesse nous enjoint à déposer nos affaires dans des casiers et à attendre. Je me calme et souris à Anna K.

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Après avoir choisi notre formule (plat-dessert + cocktail surprise), nous déposons nos affaires dans des casiers et patientons. Beaucoup de groupes, en grappes de 5-6, font bruyamment leurs pronostics sur la présence ou l’absence de couverts à table. Dans une scène qui m’évoque la rentrée en sixième ou une consultation chez le dentiste, notre nom est enfin appelé. Il est temps. En file indienne, une main sur l’épaule d’un camarade-inconnu-de-galère, je sens mon estomac se contracter.

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Djibi, notre serveur, travaille au restaurant depuis 3 ans

Je ne vois rien. Tout est noir. Je me concentre sur Anna K. que je tiens fermement : plutôt comme un koala sur sa branche que comme quelqu’un marchant en file indienne. L’angoisse a diminué : je n’ai qu’à la suivre.

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L’épopée la plus angoissante de la soirée s’ouvre alors. De légers voiles blancs ondulent devant mes yeux, peu habitués à une obscurité totale si prolongée. Je ne distingue absolument rien. Les voix m’assaillent. Je fais de petits pas maladroits, frôlant des objets (des gens ?). J’ai peur de perdre le rythme, de cogner quelqu’un, de tomber.

Elsa T. doit se mettre dans une autre file. J’ai l’impression que je ne la retrouverai pas. Habituellement, dans une situation inconfortable, j’essaie toujours de savoir comment m’échapper. Ce soir, pas de plan d’évacuation possible. 

Djibi m’a fait lâcher Anna K., je lui répète que je dois manger avec elle. Il finit par me grommeler que nous mangerons en face… Je fulmine intérieurement contre son articulation. Aurait-il pu me le dire plus tôt ? Non, il aurait fallu parler et monsieur semble préférer les grognements.

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Je me calme et me concentre sur mon environnement : il y a quelque chose d’apaisant dans cette protection que le noir nous offre. Protection contre quoi ? Le regard des autres ?

Le garçon qui me précède s’appelle Hugo. Il a de larges épaules et un rire sympathique. Il a l’air tout aussi inquiet. Je le suis jusqu’a ce que d’un nouveau grognement, Djibi nous indique où nous asseoir : je retrouve Anna K.

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Le dénouement de cette progression périlleuse s’avère miraculeux : la team Annakelsat est de nouveau réunie de part et d’autre d’une longue table. Aucun os n’a été brisé dans le processus. Je tente de sentir le mur derrière moi, en vain. Un profond sentiment d’inconfort me submerge : Elsa est mon seul repère. Nos voisins font part de leurs impressions : nous ne sommes pas les seules à paniquer. 

Nous parlons peu, tous parlent fort.

D’abord il faut tâter, se familiariser avec les couverts, avec la pièce, avec l’espace.

Premier plat et premières sensations olfactives : nous percevons des effluves de tomates et de poivrons. Les « slurps » et les bruis de cuiller s’intensifient : il s’agit bien d’un gaspacho. Nous vivons donc ce premier plat par procuration. Nos compagnons d’un soir se livrent à des analyses d’une pertinence incontestable : « C’est étrange, hein ? », « Je ne vois rien », « Je ne sais pas si j’ai tout mangé », « C’est de la soupe ». L’arrivée du pain -cartonneux- et de l’eau -calcaire- nous distrait quelques minutes. La dextérité d’Elsa T., qui sert nos voisins, m’épate. Sur ma gauche, une première carafe est renversée.

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Quand le deuxième plat arrive, je suis doublement étonnée : d’abord par la capacité de Djibi à me trouver dans le noir (« tendez-les mains » ne me semblait pas donner à notre rencontre toutes les chances d’aboutir), surprise également par la taille de l’assiette -large-. L’exploration commence par un palpage des textures : je distingue un bol, une pièce chaude (du poisson ?) et du riz. Soulagée par la dernière trouvaille -j’appelle le sublime féculent « la nourriture céleste » ou « mon ambroisie »-, je commence à placer quelques grains sur mes papilles. Horreur, désespoir, blasphème : le riz est mentholé.

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On dirait un taboulé complètement raté. Le saumon, brûlant, est sec mais correct. J’abandonne dès la deuxième bouchée ma tentative de rester digne dans l’adversité : je pose ma fourchette. Dans le bol, Elsa T. identifie rapidement de l’aubergine. Je confirme. La purée est tiède et amère. Une chips, sèche et sans goût, complète cette dégustation déplaisante. Un débat s’engage sur la nature du poisson avec notre voisine : on est pourtant formelles, c’est du saumon. 

Je suis hilare : tout est mauvais ! Mon saumon est gorgé de gras (sans doute ce qu’il manque à Anna K). La purée d’aubergine forme des grumeaux immondes dans ma bouche (But hey, what did you expect ?). La voisine d’Anna K. s’imagine experte culinaire et se moque de son compagnon « tu ne sais même pas faire la cuisine, toi »… Elle n’identifie pas le goût du saumon et prend du temps à reconnaître l’asperge… j’ai mes doutes quant à son statut d’experte…

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Le noir ne me dérange plus vraiment. C’est une nuisance apprivoisée pour l’instant. Le temps est long mais je tiens la main d’Anna K. J’attends la fin.

Vient -enfin- l’heure du dessert. À droite, une conversation se poursuit sur les lieux insolites de Paris : un bar de glace, un restaurant où l’on mange sur des balançoires, … Peu à peu, mon angoisse claustrophobique s’atténue. Mon envie de revoir la lumière des lampadaires de la rue Quicampoix, elle, s’accentue. La découverte culinaire atteint alors son point le plus critique : une mousse au goût floral, des fraises (?) fades dans une sorte de biscuit trempé. À ma gauche : « Bon, chérie, c’est bon, tu as fini ton assiette ». Elle répond : « Comment tu sais ? ». « Je ne sais pas, mais je te libère ». Pour la première fois depuis le début de la soirée, je suis pleine de gratitude. 

Enfin ! Nous sortons. Je décide de pardonner à Djibi son affront imaginaire : après tout, il m’a libérée de cet endroit. Je vais enfin pouvoir debriefer avec Anna K.

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Pour finir, on a fait un petit jeu : chacune a dessiné la salle de restaurant telle qu’on se l’imagine.

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Le dessin d’Elsa T.

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