« Il y a dans la musique, la poésie et les beaux-arts quelque chose de surhumain qui ne peut venir que des cieux »

Pierre-Claude-Victor Boiste, Le dictionnaire universel (1843)

« Ceux qui me critiquent, je leur fais des gros bisous sur la bouche »

Niska, interview du 21 octobre 2015, Le Rap en France

Aujourd’hui, Anna K. vous propose une petite analyse musicale… Pénétrons ensemble le monde magique et mystérieux du rap français avec une star du Top 50 (oui, je dis « Top 50 » mais non, je n’ai pas 90 ans) : Niska.

Résultat de recherche d'images pour

Parce que je suis sadique mais également parce que j’aimerais que nous maîtrisions tous le matériau poétique de cet article, je vous insère ici le clip de Réseaux. Pour les plus paresseux, je vous propose également un extrait : le refrain.


Dilatation de l’égo

source.gif

Réseaux est un cri de colère, une réponse à l’appel de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! ». La jeune femme à laquelle cette ode est adressée a commis un outrage majeur à la nétiquette : alors que Niska l’a « follow » (suivi sur les réseaux sociaux), elle ne lui a pas retourné la faveur (elle ne l’a pas « follow back »).

« La nétiquette est un ensemble de règles informelles, une sorte de charte qui définit les règles de conduite et de politesse à suivre sur Internet. Il s’agit de tentatives de formalisation d’un certain contrat social pour l’Internet »

D’après la notice Wikipédia « Nétiquette »

Comme diraient les chercheurs en communication, cette indifférence constitue une agression de la « face » de Niska. En outre, la coupable fait preuve d’une impardonnable mauvaise foi : le chanteur en est convaincu, « elle l’a vu à la télé », elle a même « dansé sa choré ».

1439772141-matuidicharo.gif

Un point-culture s’impose (nous allons supposer ici que vous faites partie des rares hurluberlus à ne connaître ni Charo ni la « choré »). En mai 2015, Niska a écrit une chanson intitulée Freestyle PSG, rendant hommage à Matuidi. Il confie dans une interview : « « Charo », c’est le diminutif de charognard. C’est une mentalité qu’on avait avec mes potes quand on est arrivés dans le rap. Il y a ce côté hargneux que l’on veut transmettre dans nos musiques, un côté « on part de rien pour aller jusqu’à l’infini ». Matuidi représente bien ça, car il ne lâche jamais sur le terrain et il est parti de pas grand-chose. Il est passé de Saint-Etienne pour ensuite jouer titulaire dans ce PSG, c’est respectable ».

Le joueur, apparemment touché, a repris les mouvements de la chorégraphie pour célébrer ses buts. La chorégraphie « représente les ailes du vautour, d’un charognard en pleine action, prêt à descendre sur sa cible quand il plane ». 

Résultat de recherche d'images pour

La métaphore du vautour imprègne d’ailleurs l’ensemble du poème : tel un aigle prêt à attaquer sa proie, l’artiste se représente en train de faire « du repérage sur les réseaux ». Cette traque s’annonçait réussie : il avait même vu les « lolos » de la demoiselle.

Capture d’écran 2017-10-31 à 16.26.49.png
Niska, en pleine épiphanie : il a vu des lolos

Les généalogies de Niska

« Skrt, pouloulou » (ou possiblement « Skou, pouloulou ») : ce couple d’onomatopées répété à quatre reprises ouvre le poème. Niska apporte ainsi brillamment sa pierre à l’édifice cratyliste.

Le cratylisme est une théorie naturaliste du langage selon laquelle les noms ont un lien direct avec leur signification (barbare, pouf, clic-clac, téquila boum-boum, …), comme c’est le cas pour les onomatopées, qui miment les sons produits par tel ou tel être, animal ou objet.

Notice Wikipédia « Cratylisme »

Réflexion sur l’incapacité du langage à circonscrire le réel ? Mime nostalgique d’un temps infantile où la parole n’était que balbutiements ?

Les fans de Gainsbourg y verront en tout cas un hommage appuyé à leur idole :

Poursuivons notre exploration, en notant les clins d’oeil les plus marquants de Niska à la tradition :

  • un mouvement chorégraphique très freudien hérité du King of Pop et de Justin Bieber : mes-parties-génitales-sont-un-doudou
  • à la fin du premier couplet, Niska écrit : « Tous les jours je fume, j’me dis : « demain, j’arrête » ». Hommage au groupe de rap 113 ? À l’ouvrage de Gilles Jardinier ? Aux dessins d’Isabelle Kessedjian ? Comme dirait Kierkegaard, « une oeuvre a ceci de particulier qu’elle peut être interprétée comme on veut ». Je vous laisserai donc libres de choisir.
  • Niska inscrit sa proposition artistique dans une démarche pluridisciplinaire. Il chante par exemple : « Les tits-pe allumaient les gravons, les gravons les anciens, la chaîne est alimentaire ». Son socle épistémologique intègre ici un des pères de la biologie moderne : Charles Darwin.

4ebccb_4e1a01cd5c5d413f9bbf0d157e112530~mv2.jpg

  •  « Oh, Jésus de Nazareth ! » : par cette apostrophe, très lyrique, Niska réaffirme sa filiation biblique. Le réalisateur du clip a cherché à retranscrire visuellement ce choix en mettant en scène un pull qui s’illumine comme une guirlande de Noël. Or Noël est la célébration de la naissance christique… La perfection est dans les détails.
Capture d_écran 2017-10-31 à 16.29.54
Niska et son pull de Noël, un hommage au Christ

Pandora et le thug, deux mythes revisités

Résultat de recherche d'images pour

Je dois d’abord présenter mes plus plates excuses aux puristes. Le phénomène de thug est victime d’un terrible quiproquo, que je m’apprête à perpétrer. Selon certains dictionnaires urbains, un thug est une sorte de gangster qui s’affranchit des normes sociales.

On ne compte plus les rappeurs (français ou américains) qui ont fait des séjours en prison : Joey Starr, Rohff, Booba, Lacrim, La Fouine, Mister You, Tupac, Lil Wayne, Puff Daddy, Snoop Dogg, Wiz Khalifa …

Vol de voitures, trafics de drogues, affrontements à coups d’armes à feu : les motifs de violence font partie intégrante de cet univers créatif. Quant à leur position sur l’utilité des forces de l’ordre, elle est unanime : « Fuck la police/Big le gros fuck la police/Oui messieurs fuck la police ». L’identité se construit dans les marges d’une société dont les rapeurs rejettent les injustices.

Résultat de recherche d'images pour

Reprenons notre analyse à l’aune du paradigme thug :

  •  « Jamais j’ai vendu la mèche » : tel un Jean Moulin des temps modernes, Niska a su garder le silence face aux autorités. Il ne sera jamais une poucave. Sus aux dénonciateurs ! 

Résultat de recherche d'images pour

  •  « Et si on t’connaît pas, bah le taro est reuch » : l’artiste met en scène un trafic de drogue auquel il appartient. Quand l’acheteur du produit illicite (le taro) ne fait pas partie de la communauté habituelle, les prix augmentent (ils sont plus reuch, chers en verlan) … La psychologie sociale s’intéresse beaucoup à ces phénomènes de constitution de groupes autour d’une figure-repoussoir. On notera par ailleurs une très belle syllepse (jeu sur les sens littéral et figuré d’un terme) : « J’ai posé les bourous dans l’re-fou/J’m’en bats les lles-coui, je suis une boulangère ». Les bourous sont des pains et le re-fou désigne un four en verlan. Une métaphore cryptée pour évoquer la drogue, métaphore que le poète file avec humour dans le vers suivant lorsqu’il joue sur l’androgynie de son identité : il s’en bat les couilles (attribut de la masculinité), il est une boulangère (le métier est ici féminisé).

Résultat de recherche d'images pour

  • « Balle dans la tête, tu t’retrouves à terre » : le poète dramatise la mise en scène en rappelant la menace tragique qui pèse sur les personnages. L’écriture lui permet d’exorciser son angoisse existentielle et son désarroi face à la finitude de la vie humaine.
a155cb1f24e9a5a6602cbf55957e59406ae545afaae55349f1beae8e404899b7
« Quel est mon but ? Pourquoi suis-je ici ? »
  • « Depuis tit-pe j’ai connu la dèche » : élément essentiel de la mythologie du thug, l’enfance s’est passée loin des franges privilégiées. L’opulence est le fruit d’une longue quête. On retrouve cette trope chez le poète La Chronik : « J’galère à mort, dans la bouche j’ai pas d’cuillère d’argent ».
  • « Donne-moi la caisse, gros, j’ai dit ban mwen lajan » (en créole, ban mwen lajan signifie donne-moi l’argent). Niska mime ici de façon spectaculaire un braquage. On assiste à une véritable glorification de l’argent.

tenor-5.gif

 « Yo it’s all about the cash you getting
The bitches you hitting, when you living the thug life
Bitches I don’t love no of ’em, the guns I’m running ’em »

Tout ce qui importe, c’est l’argent que tu te fais
Les chiennes que tu frappes, quand tu vis comme un thug
Je n’aime aucune de ces chiennes, ce sont les armes qui m’intéressent 

50 Cent, Money By Any Means

Le délicat 50 Cent nous offre une transition parfaite : outre l’affirmation d’un tropisme pour l’argent, l’identité virile se construit autour de la représentation d’une figure féminine superficielle et vénale.

Résultat de recherche d'images pour
Pandora, Dante Gabriel Rossi, 1871

 « La race humaine vivait auparavant sur la terre à l’écart et à l’abri des peines, de la dure fatigue, des maladies douloureuses, qui apportent le trépas aux hommes. Mais la femme, enlevant de ses mains le large couvercle de la jarre, les dispersa par le monde et prépara aux hommes de tristes soucis »

Hésiode, Les Travaux et les Jours

Pandore a désormais de nouveaux noms : elle est une tchoin (comprenez, pute), une bitch (chienne).

Kaaris, dans le clip de sa chanson Tchoin

L’objet de la ire niskassienne est l’emblème de cette vénalité :

Avant : elle méprise le poète. Après, elle cède face à l’objet-totem de la richesse : la voiture de luxe.

Niska s’inscrit dans un corpus classique autour de cette Pandore moderne. Intéressons-nous donc à un ultime poème, composé par Black M :

 « T’aimes qu’on te dises que ta présence est indispensable
Puis te poser avec un smicard est une chose impensable
Ego surdimensionné or princesse de château de sable
Et fuck s’il a bon cœur c’qui compte c’est qu’le compte soit dépensable »

Black M, Je ne dirai rien

Vous ne pourrez plus dire que vous ne connaissez pas Charo !

 

Publicités

(2 commentaires)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s