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Sous la coupole en aluminium de l’université Paris 8 en Seine Saint-Denis, la France Insoumise proposait ce lundi 7 novembre une conférence autour de la sélection à l’université. Les invités ? Les députés Clémentine Autain et Éric Coquerel.

Elsa T. y était, elle vous raconte.

Le rendez-vous était fixé à 12h30.

À 12h23, j’entre dans la salle. Le dôme brille faiblement sous la froide lueur matinale.

12h31. L’angoisse progresse : les intervenants ne sont pas encore arrivés. Pire encore : nous ne sommes que 13 vaillants « camarades ».

12h36. Nous sommes 17. Je continue à désespérer. Il faut dire que je ne dois ma présence qu’à un tract récupéré ce matin en allant en cours.

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Ledit tract

12h38 : les députés arrivent enfin.

12h42 : une trentaine d’étudiants surgit, la pièce se remplit enfin.

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Un jeune étudiant teste le micro comme un ingé-son avant le début d’un concert : « un-deux, un-deux ». La salle doit être libérée pour 13h30 : le compte-à-rebours est lancé.

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Éric Coquerel est coordinateur du Parti de gauche, ancien conseiller régional d’Île-de-France et député pour la France Insoumise de la première circonscription de la Seine Saint-Denis. (Photo Roberto Frankenberg)

Éric Coquerel prend la parole : « Je suis chargé de tracer le cadre de la future réforme qui se dessine, et que Clémentine va aborder tout à l’heure ».

Un budget insuffisant

Éric Coquerel commence en rappelant « l’augmentation mécanique du nombre d’étudiants qui entrent à l’université » et qui « mangent » la moitié du milliard de subventions allouées à l’enseignement supérieur : « finalement, il ne reste que 500 000 euros ». « Le nombre d’étudiants croît chaque année, fort heureusement » mais face à ce constat, le député de la France Insoumis insiste : le budget ne suit pas cette croissance. Fatalement, le budget par étudiant diminue.

Des réformes critiquées
Les attaques contre les réformes du nouveau gouvernement de Macron ne tardent pas à pleuvoir.

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Emmanuel Macron (à droite) et Edouard Philippe (à gauche)
  • « Le budget donne 9 milliards aux plus riches avec l’ISF ! » martèle le député. « Les 1000 plus grands contribuables à l’ISF vont économiser environ 400 000 euros ».

Le député évoque ici de la mesure phare du projet de budget 2018 : la réforme de l’ISF. Emmanuel Macron a en effet décidé de remplacer l’Impôt Sur la Fortune par un Impôt sur la Fortune Immobilière. La création de l’ IFI, censée stimuler l’activité en encourageant les contribuables les plus aisés à investir, devrait entraîner un manque à gagner de près de 3,2 milliards d’euros pour l’État. 

  • Quand on compare la suppression de l’ISF et la baisse de 5 euros d’APL : « il y a une disparité énorme ».

Oui… Une « disparité ». Et même un grand sentiment d’injustice… 

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(Photo de Patrick Herzog)

La baisse des APL, c’est un souvenir de vacances. Au retour d’une matinée de balade, quelqu’un met France Inter à la radio : des journalistes polémiquent sur les propos de Claire O’Petit, la députée de La République En Marche de l’Eure. Nous écoutons estomaqués sa voix tremblotante : « Faites bien le calcul, quand vous êtes étudiant, c’est quand même aussi avec nos impôts, faut pas l’oublier. Il y a les transports moins chers, il y a la carte étudiant, il y a l’APL, il y a les bourses. Ça ne suffit pas, vous avez beaucoup d’étudiants qui sont obligés de travailler encore, c’est vrai. Mais bon sang, regardez un petit peu ailleurs ».

Comme dirait Camus, la bêtise insiste toujours. Elle a donc ajouté : «  Arrêtez. Si à 18, 19, 20 ans, 24 ans, vous commencez à pleurer parce qu’on vous enlève cinq euros, qu’est ce que vous allez faire de votre vie ? »

Il n’en faut pas plus aux twittos pour se déchaîner (ah, Twitter a parfois des bienfaits cathartiques insoupçonnés) :

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En réalité, les aides personnelles au logement concernent 6,5 millions de foyers. Les étudiants ne représentent que 11 % de la population touchant les APL. À 34%, elles sont perçues par des personnes actives, au foyer 18 % ou des personnes retraitées à 17 %.

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Le 26 juillet 2017 à l’Assemblée Nationale, Jean-Luc Mélenchon sort un panier contenant 5 euros de courses

Pour justifier la diminution des APL, le gouvernement a argué qu’il s’agissait de réduire les dépenses du budget de l’Etat et que les propriétaires devraient diminuer le prix des loyers. Pourtant, l’audit de la Cour des Comptes de juin 2017 indiquait que cette réforme « peu ciblée » allait « alimenter la hausse des loyers acquittés par les étudiants »

  • Parlons peu, parlons flat tax. Selon Eric Coquerel, avec la flat tax, c’est « 1,5 milliard » que l’État perd : « les revenus du capital ne pourront pas dépasser 30% en taux d’imposition. Avec François Hollande, ce taux d’imposition avait pourtant atteint parfois les 70%. Ceux qui détiennent les capitaux pourront donc se payer plus grâce aux dividendes ».

La flat tax, c’est un impôt fixe de 30% sur les revenus du capital mobilier (intérêts, dividendes, plus-values…) qui a pour but d’encourager l’investissement. « La question qui se pose, c’est de savoir si cet argent ainsi défiscalisé ira vers l’économie réelle » disait Jean-Luc mélenchon à l’Assemblée nationale. « À quoi ça sert ? Ces investissements productifs ne verront pas le jour ! » tonne également Éric Coquerel. Les détracteurs affirment que, loin de favoriser l’investissement, le prélèvement forfaitaire unique de 30 % permettra aux chefs de grosse PME de se payer sous forme de dividendes. 

Pour Michel Sapin, l’ancien ministre PS des Finances, la « flat tax » est un « bouclier fiscal » : « les plus gros revenus, qui viennent uniquement des actions, de la fortune financière, vont être imposés à 12,8% » a-t-il développé sur CNews, jeudi 28 septembre.

Cette réforme coûtera 1,3 milliard d’euros aux finances publiques en 2018 et 1,9 milliard en 2019, selon le gouvernement. L’OFCE évoque un impact de 4 milliards d’euros.

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En fait, la flat tax fait partie des propositions d’investissement et de « libération des capitaux » qu’on entend en boucle depuis l’élection de Macron. Derrière tout cela, vous reconnaîtrez peut-être « le théorème de Schmidt », nommé ainsi d’après le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt. Le 3 novembre 1974, il déclarait : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Ce slogan politique était utilisé pour justifier le passage à une politique économique visant à réduire les salaires. Dans les années 1980, le « théorème de Schmidt » devient le support des politiques économiques qui veulent rendre compétitif le pays dans le cadre de la concurrence internationale (désinflation compétitive) en permettant aux entreprises d’être moins imposées.

« Voilà le cadre dans lequel nous agissons »conclut Éric Coquerel. « Nous ne pouvons pas faire le pari qu’avec ces 9 milliards redistribués aux riches, on va pouvoir provoquer l’investissement ».

À l’instar de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017, les notions économiques sont simplifiées, la parole est souvent dé-jargonisée pour transmettre les revendications des Insoumis. Le terme « riche » revient, toujours connoté péjorativement. Il stigmatise les populations aisées avec autant d’acuité que Disney (et ses personnages stéréotypés). « C’est eux les méchants-chants-chants ! », chanterait Gad Elmaleh.

C’est sûrement ce type de simplifications qui continue à nourrir des critiques sur une gauche culpabilisante et manichéenne.

L’ambiance est calme. Je vois quelques têtes opiner. Clémentine Autain prend le relais et entre immédiatement dans le vif du sujet : la réforme des universités.

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Clémentine Autain est membre d’Ensemble !, une des composantes du Front de gauche. Elle est également députée de la 11ème circonscription de la Seine Saint-Denis pour la France Insoumise.

Des réponses inappropriées et scandaleuses
« On ne comprend pas les décisions qui sont prises si on ne comprend pas que la logique est de réduire le budget des politiques publiques ». Elle remercie Éric Coquerel pour ses explications.

Selon elle, le gouvernement offre « des non-réponses » aux questions de l’université. « Les universités demandaient 5 milliards pour fonctionner, on leur donne 1 milliard ». « On a beaucoup critiqué APB mais le problème de fond, c’est le nombre d’étudiants. Dans les 5 prochaines années, on va devoir accueillir 200 000 nouveaux étudiants. Certains étudiants s’assoient par terre pour prendre les cours, car il n’y a pas de places, certains locaux sont insalubres… APB ne pouvait pas répondre à ces questions-là ».

À côté de moi, Bouchra, la présidente de l’UNEF à Paris 8 écrit sa future intervention. Je la vois noter : « l’université devient notre entreprise ».

Au lieu de financer les universités, le gouvernement propose un tirage au sort et impose des pré-requis, une « sélection sur des critères territoriaux ».

apb-comprendre-dessin-375x195Désormais, sur APB, à la place des 24 voeux, « on ne pourra plus en faire que 12. Les conseils de classe émettront un avis sur ces voeux avant même que l’étudiant ait son bac. Dans les universités, on va étudier ces dossiers. Dans les filières sous-tension (80% des filières choisies en université par les étudiants), il y aura plus de sélection. C’est là que le programme de remise au niveau intervient : les universités peuvent vous envoyer vers un programme de remise à niveau si elle estime que votre niveau est insuffisant. Pourtant, vous n’avez jamais fait de droit, jamais fait de psychologie, de sciences politiques… On jugera cependant que vous n’avez pas le niveau requis pour intégrer ces filières ».

Personne ne bronche dans la salle. Autour de moi, les regards sont concentrés. Il n’y a pas la joyeuse fraternité qu’on pourrait imaginer dans cette petite salle rassemblant des gens de gauche. Derrière moi, un grand garçon à la mine sombre porte un badge des jeunes communistes. 

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« Il faut s’adapter aux mutations du monde du travail disent ceux qui réforment les universités », continue Clémentine Autain.116227430_o « Si les robots remplacent beaucoup de postes, il faudra être plus qualifié. Pourtant, on n’investit pas dans l’enseignement professionnel et on accroit les critères de sélections : donc moins de gens qualifiés à terme. Ce gouvernement est dans une logique de méritocratie et non d’égalité, ils font fi de la réalité sociale, qui montre que l’enseignement supérieur reste plus accessible selon son environnement social. Ils donnent l’idée d’un « marche ou crève » contraire à la vie, qui nie le droit de se tromper, d’expérimenter : qu’arrivera-t-il à tous ces jeunes aux destins non tracés ? Aux parcours sinueux ? ». La députée parle d’une de ses amies d’université qui a commencé par un bac pro, a travaillé un temps avant de reprendre des études et de devenir prof.

Pour la première fois, j’arrête de retranscrire les propos de la députée et je relève la tête. Je regrette qu’il n’y ait pas plus d’étudiants pour l’écouter. Ces réalités nous concernent tous. Ne devrions-nous pas nous battre pour être certains que les générations à venir gardent tous le droit d’étudier dans de bonnes conditions ?

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Les Insoumis se battent pour une allocation jeunesse entre 18 et 25 ans, âge où les jeunes sont souvent dépendants de leurs parents. Comment vivre, faire des études correctement, trouver un logement en se consacrant à des études ? L’enseignement privé, lui, peut « tirer ses marrons du feu », renforçant une ségrégation sociale et territoriale. En Seine-Saint-Denis, beaucoup de jeunes qui font leurs études ici ne rêvent que de se « barrer » pour ne pas être discriminés. D’un point de vue environnemental, « c’est délirant » : on éloigne le lieu de travail et le lieu d’habitation ».

Le discours de Clémentine Autain est émaillé d’expressions populaires, certainement pour susciter la connivence. Cette façon de faire me rappelle le leader de la France Insoumise et son argot balzacien quand il critique ceux qui « ne pensent qu’à faire du fric ». La verbatim Insoumise est à l’oeuvre.

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« La responsabilité est collective, on a tous la clé. Nous, à 17 députés, on fait le maximum de notre côté, mais nous avons besoin de vous ! » termine Clémentine. De faibles applaudissements saluent sa prestation.

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Les étudiants prennent la parole

La parole est laissée au public : Mémeth, un Insoumis parle de « la bourgeoisie au pouvoir ». Ce qui le choque, « c’est la concurrence qu’on va mettre en place entre les facs : à Paris 8, nous, on va continuer à accueillir les pauvres. La Sorbonne, Sciences Po, ces écoles-là vont continuer à rester entre eux… ».

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Les grandes écoles sont des cibles faciles. Il faut néanmoins parler des leurs initiatives (comme la CEP -Convention éducation prioritaire- de Sciences Po ou la classe préparatoire au concours externe d’entrée à l’ENA Egalité des chances)… même si elles montrent leurs limites.

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Paris 8, bloqué pendant le mouvement social étudiant de 2007

Julien, étudiant communiste, critique l’organisation d’une « réunion publique sur l’université, construite sans chercher à mobiliser les associations étudiantes. Il n’y a jamais de victoires sans blocages de l’économie. Il n’y a jamais de victoires sans réflexion sur la fac et sans blocages de la fac ». Il veut organiser une assemblée pour discuter entre associations étudiantes, communistes et députés, afin de mettre sur pied une mobilisation efficace.

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Paris 8 mobilisé contre la Loi Travail en 2016.

Un autre étudiant communiste s’adresse à Clémentine Autain : « Je ne suis pas d’accord avec vous quand vous parlez de Paris 8. La richesse de P8, ce n’est pas d’être des gauchistes qui réussissent à battre des étudiants de P1 mais plutôt d’accéder à l’univers professionnel sans être stigmatisé. Et puis, on veut un salaire socialisé et non une allocation étudiante ! »

Bouchra, présidente de l’UNEF, prend la parole, en lisant le texte que je la voyais écrire pendant que les députés s’exprimaient :240x240-1gb « Cette année, la rentrée a été synonyme de tristesse et de colère. La réforme trie les étudiants : « non : tu es rejetée », « oui : tu as enfin accès à l’université »… sauf que les conditions d’enseignement n’y sont pas… ou on te propose une entrée sous condition : « oui, si tu fais une année supplémentaire ». Ton université devient ton employeur. Bref, c’est la galère pour les étudiants ! J’appelle à la mobilisation du 16 novembre ».

Sami, responsable des étudiants algériens de l’université Paris 8, se plaint lui aussi de ne pas avoir été invité.

Éric Coquerel et Clémentine Autain interviennent une dernière fois pour répondre aux propos et redire les dangers de la sélection universitaire.

Clémentine Autain achève son intervention par un un dynamique « Faisons le ensemble ! Faisons-le, pour faire en sorte que le gouvernement tombe ! ». Elle parle d’une grande union des gauches pour une mobilisation. Mais je n’y crois pas. Pour moi, cet après-midi n’a que trop bien illustré le problème des gauches : personne ne s’est vraiment écouté, chacun étant venu délivrer son message. Pour donner de l’ampleur à la mobilisation, une union transpartisane aurait du être possible : nous sommes tous concernés. Aujourd’hui pourtant, seule une poignée d’étudiants avait pris la peine de se déplacer. 

Je quitte la salle, un drôle de poids sur le coeur.

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