Le racisme en France c’est un sujet très complexe, nous allons tenter de vous donner de nouvelles pistes d’analyses en vous parlant des postcolonial studies : ce courant de recherche qui a théorisé quelques notions intéressantes à ce sujet.


Racisme en France : Sujet sur-médiatisé ? Réalité mal-connue ? Ou travail de chercheurs ?

Nous étions dans un café (so parisian of us) et c’est un commentaire sur l’interview du président Emmanuel Macron face à Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin qui a déclenché notre réflexion :

« Ce Jean-Jacques, il ramène tout à l’islamophobie. C’est comme Thomas, qui ramène toujours tout à l’anti-sémitisme ».

Vous connaissez peut-être quelqu’un qui a un comportement qui vous rappelle celui de ce sacré Thomas. Vous avez peut-être noté l’émergence en France du « mouvement nappy » qui encourage les femmes noires à garder leurs cheveux crépus, naturels.

Sachez que l’attitude de Thomas (désolée pour tous les Thomas innocents) et ce mouvement ne sont que les expressions d’un mal-être : celui de ne pas être reconnu au sein de la société qui les accueille. Certains chercheurs des postcolonial studies attribuent ce fait à la fracture coloniale française. Dans les études postcoloniales on se demande si la fin des colonies a vraiment suffit à faire cesser la diffusion de l’idéologie coloniale.

Pour certains chercheurs la réponse est claire : depuis la période coloniale, nous n’avons jamais réussi à déconstruire les idéologies hégémonistes et racistes.

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La fracture coloniale, c’est notre sujet du jour.

La fracture coloniale : un mal français

Dans La fracture coloniale : La société française au prisme de l’héritage colonial, les historiens Pascal BLANCHARD, Nicolas BANCEL et Sandrine LEMAIRE développent l’idée que la colonisation a laissé des traces en France et que par conséquent, on ne peut pas considérer que l’indépendance des nations colonisées a constitué une rupture claire entre la période coloniale et aujourd’hui. Cette non-rupture engendre donc la fameuse « fracture coloniale »

 

Achille Mbembe (un des chercheurs qui a travaillé pour le livre) résume ce travail en disant : « Nous souhaitons mettre en exergue le problème de ceux qui, tout en étant avec nous, parmi nous ou à côté de nous, ne sont finalement pas des nôtres – ce problème n’a été résolu ni par l’abolition de l’esclavage ni par la décolonisation », dit l’auteur. Pour l’auteur, « ce problème » n’a pas pu être « résolu », car il n’y a pas eu de retour historique sur la situation coloniale. C’est ce qui nous empêche, en France, de penser notre identité collective.

Une survivance idéologique

Depuis les années 60, il y aurait un non-dit : une fracture à la fois dans l’histoire et dans la mémoire, car pendant de nombreuses années «  il y a eu une grande difficulté en France pour construire une mémoire unanime globale ». Dans l’espace public, on observe « une reconfiguration de paradigme et d’éléments coloniaux dans la société contemporaine ». C’est-à-dire qu’il y a encore des traces de la pensée coloniale dans l’espace politique et médiatique français. Parlant de la « fracture coloniale » sur Oumma Tv, Pascal BLANCHARD se sert d’un épisode de Koh Lanta qu’il a regardé, dans lequel un candidat maghrébin et une candidate sénégalaise disent avoir « bien représenté la banlieue ». Pour lui, on peut voir un sentiment urbano-ethnique dans lequel ses candidats se perçoivent comme les représentants d’une certaine identité au sein de la société française. Ils tentent de casser un imaginaire collectif véhiculé par les médias. Pour citer Achille Mbembe, un penseur des postcolonial studies, « les colonies d’hier » sont désormais ici : « la colonie s’est déplacée et a planté sa tente ici même, dans les murs de la cité ». Cette idée est véhiculée par le regard d’autrui (le cadrage thématique de certains reportages ou certains discours). C’est aussi le sentiment avec lequel certains peuvent se construire en France (comme les deux candidats de Koh Lanta).

 

Dans la vidéo, on a un exemple de la stigmatisation qui se déploie parfois dans les médias.

La fracture coloniale, c’est ça. L’idée qu’il y a un imaginaire colonial qui n’a pas été déconstruit et qui continue d’engendrer de nouvelles fractures.

Ces fractures s’observent partout :

  • Il n’y avait aucun musée sur l’histoire coloniale en France en 2005.
  • La procès en légitimité fait aux postcolonial studies (discipline qui s’intéresse à ce phénomène) en France alors qu’elles occupent une place importante dans les recherches anglophones.
  • Les émeutes urbaines de 2005
  • La loi du 23 février 2005 pour que «les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord».
  • Dans le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007 qui dit : la colonisation fut une « grande faute » tout en estimant que « le colonisateur a pris, mais il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des écoles.» Que la colonisation n’était « pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux, des génocides, des dictateurs, du fanatisme, de la corruption…».  Or, beaucoup d’historiens mentionnent dans leur texte la collusion entre le pouvoir français et les potentats locaux comme Omar Bongo (ancien président du Gabon de 1967, à sa mort en 2009). Il avait été installé au pouvoir par la France du général de Gaulle et de son conseiller pour l’Afrique, Jacques Foccart.

 

La partie polémique de ce discours reste aussi : « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Les critiques ont souvent été tournées autour de l’absence de repentance pour les fautes françaises commises à l’époque coloniale et la condescendance paternaliste du discours.

  •   La grève de 2009 dans les outre-mer, qui pour Christiane Taubira a permit à « la métropole » de découvrir « que l’outre-mer n’est pas une danseuse chère à entretenir, mais un territoire oublié de la République ou plutôt un territoire spolié, miné par les pratiques frauduleuses, les positions de monopole et la concentration du pouvoir économique». On retrouve la même idée en 2017 avec le grève en Guyane où elle dit : « C’est un problème social et historique. Il y a aux Antilles des disparités sociales cruelles et qui viennent directement, historiquement, de l’esclavage. Le pouvoir économique des békés est né de la traite, il a été installé quand l’Etat a indemnisé les propriétaires d’esclaves, au moment de l’émancipation. […] Ne vous trompez pas: les leaders du collectif LKP ne sont pas des racistes anti-Blancs. Ils exposent une réalité sans prendre de précautions oratoires: une caste détient le pouvoir économique et en abuse. ».
  • Il y a une polémique quand à Orléans, en 2018, on choisit une jeune femme métissée pour jouer le rôle de Jeanne d’Arc : le débat est racialisé. Pour défendre la jeune femme, le causeur dit : « Rappelons aux puristes que si Jeanne n’était métisse, elle n’était pas non plus orléanaise ni même pure Française de souche »
  • On peut aussi penser aux polémiques autour du voile dans les écoles, du burkini, de la déchéance de la nationalité, de l’accueil des migrants…

Tous ces phénomènes (la ghettoïsation des banlieues, les problèmes d’intégration, la conception de l’histoire nationale, certaines formes de racisme en France, les débats sur la laïcité et l’islam de France) seraient les indicateurs d’une crise identitaire causée par l’échec de la République à se saisir de son histoire.

Ce discours c’est aussi celui des penseurs des post-colonial studies. Alors qu’est-ce que c’est les Postcolonial Studies ?

Aimé Césaire, Léopold Senghor, Frantz Fanon, Edward Saïd ? Ces noms vous évoquent quelque chose ? Vous êtes déjà sur la bonne piste. Ces hommes de Lettres et penseurs ont tous remis en question les stéréotypes véhiculés par la culture occidentale.

« J’arracherai tous les rires Banania des murs de France » disait donc Aimé Césaire pour dénoncer le racisme en France. Le racisme ordinaire qui à travers cette marque véhicule une image péjorative et dégradante des personnes de couleur noire.

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Publicité Banania en 1920

Introduction au Postcolonial Studies

En fait, dans ce courant de pensée on ne parle pas de « racisme » à proprement parlé, l’accent est mis sur la remise en question des discours dominants occidentaux dans diverses disciplines académiques. Ces discours inconsciemment ethnocentriques qui contribuent à construire notre image du monde sont tenus au détriment des visions et valeurs d’autres cultures. Ce sont ces discours que les Postcolonial Studies entendent déconstruire.

Pourquoi les Postcolonial Studies sont d’actualité ?

Au-delà de la question un peu journalistique qui consisterait à se demander s’il y a du racisme en France, pour les études postcoloniales, il s’agit de se demander si, aujourd’hui, on vit actuellement dans un monde « post-colonial » libéré politiquement, économiquement et culturellement des formes coloniales de domination, bien que marqué par ces dominations passées. Il s’agit également de se demander comment rendre compte des différentes expériences historiques des ex-colonisés et des ex-colonisateurs sans tomber dans un révisionnisme historique. Et comment écrire une histoire collective non binaire (sans l’opposition « eux »/ « nous ») qu’on reprochait à Frantz Fanon et Edward Saïd.

Ce sont donc exactement les questions qui sont évoquées dans l’ouvrage des historiens français et qui s’inscrivent donc les questionnements des Postcolonial Studies.

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Peut-être que Thomas et Jean-Jacques ne sont pas que des paranoïaques qui voient du racisme partout, après tout ?

 

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