Décryptage poétique #2 – Kalash

Le « Décryptage poétique » est de retour avec Taken. Ce son cumule 38 146 057 vues sur YouTube : c’est l’une des merveilleuses créations du poète strasbourgeo-martiniquais, Kalash. Après avoir fait danser les Antilles, il s’est lancé en 2016 à la conquête de l’hexagone en s’associant avec le pilier du rap français : Booba. On analyse avec vous les paroles de cet Homère des temps modernes.


Analyse de Taken du rappeur Kalash

Décryptage du son Taken de Kalash

« Mes victoires sont des chèques, mes échecs sont des chefs d’oeuvres »

Kalash, « Rouge et bleu », Kaos, 2016

« Il n’y a pas de deuxième artiste antillais connaissant le succès comme moi en France. Quand on m’appelle le Roi du dancehall, je dis que je préfère plutôt qu’on m’appelle le Prince »

Kalash, 2017

Aujourd’hui, Anna K. vous propose une nouvelle analyse musicale… Pénétrons ensemble le monde sublime et ésotérique du rap français à travers l’oeuvre du Prince.

Pour les farfelus qui seraient passés à côté du phénomène Kalash, voici le poème dont nous allons parler :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=6B4AkUOfEQw&w=560&h=315]


Au-delà des conventions

Taken est une ode à l’être aimé, un appel à briser les carcans pour que triomphe l’osmose des corps.

Kalash interpelle d’abord la femme qui est « prise » (taken, en anglais) : « Hey baby allo, j’espère que j’vous dérange ».

Attardons nous d’abord sur le vouvoiement.

« De vous à toi, le choix est nécessaire, signifiant, voire surchargé de signification »

Catherine Volpilhac-Auger, « De vous à toi. Tutoiement et vouvoiement dans les traductions au 18e siècle », Dix-huitième siècle, 2009

Dans la tradition de Pierre Ronsard et Louise Labé, Kalash –Le Prince, pardon– vouvoie l’objet qui cristallise sa passion.

En 1671, Mme de Sévigné écrivait à sa fille : « Je vous embrasse de tout mon cœur, mais sincèrement, et point du tout pour finir ma lettre ». L’épistolière soulignait ainsi le caractère figé des conventions pour réaffirmer l’authenticité de sa tendresse.

Kalash va encore plus loin : il fait fi des convenances. L’horizon d’attente du public est déjà troublé dans ces vers liminaires : au lieu de demander « Est-ce que je ne te dérange pas ? », Kalash déclare « Hey baby allo, j’espère que j’vous dérange ».

L’audace du poète s’explique par une forme de pulsion irrépressible : « J’n’ai pas pu me retenir, je sais, on s’est quitté y’a longtemps/J’hésitais mais fuck ton négro, de t’entendre j’suis content ». Par une forme de contamination linguistique, l’audace s’étend à la syntaxe, bouleversée comme le coeur de Kalash : le complément du verbe vient se placer en antéposition (« de t’entendre j’suis content » au lieu de l’ordre canonique «  j’suis content de t’entendre »). Cette licence poétique apparaît également dans la curieuse concordance des temps : « On m’a dit qu’t’as un enfant » (et non : « on m’a dit que t’avais un enfant »).

Kalash affirme ainsi sa liberté dans sa prise de parole : il est libre d’appeler sa dulcinée, libre de parler comme Maître Yoda.

Maître Yoda
« Des êtres de lumière, nous sommes »

Un chant féministe

Dans Taken, le texte a une dimension profondément dialogique. Le poème est habité par la présence, de la femme aimée. Kalash s’interroge : « Même si c’est fini, penses-tu à moi dans ton lit ?/A-t-il le secret qui te fait gémir ?/Mon coup de rein légendaire, je te vois rougir ». À travers ces souvenirs de plaisirs érotiques, le poète réécrit le mythe grec d’Eros.

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Eros, ancêtre de Kalash

En bon lecteur de Madmoizelle, il fait part de son inquiétude sur le plaisir féminin pris par son ex-mais-il-l’espère-future partenaire en demandant subtilement si son nouveau compagnon a « le secret qui [la] fait gémir ».

Ses préoccupations féministes ne s’arrêtent pas là : au coeur du refrain, le poète s’interroge brutalement. « Putain, j’ai la rage, t’a-t-il déjà giflé ?/J’lui niquerai sa race, oh, j’lui niquerai sa race ». 

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Près de deux ans avant le mouvement #metoo, Kalash affirmait déjà sa pleine conscience des violences faites aux femmes. On note en outre une forme de clin d’oeil ironique aux post-colonial studies à travers l’emploi du groupe nominal « sa race ». La team annakelsat aime à imaginer que comme nous, Kalash perçoit ce courant de recherche comme une nouvelle façon de penser le racisme en France.

Après la mise en garde (« J’lui niquerai sa race »), la menace d’une mesure répressive s’adresse directement à l’homme accusé d’avoir « la main légère » : « j’vais t’enculer tes morts ». Kalash s’affirme dans la toute puissance de sa virilité à travers le surgissement de ce motif anal.

Plusieurs figures de mère s’allient au Prince du rap français, rempart de la violence faite aux femmes : « T’es juste un remplaçant, sa mère me l’a bien dit », « J’vais t’enculer avec le bois que ta mère m’avait prêté ». Le motif du phallus triomphant s’articule ici une nouvelle fois à la promesse d’une pénétration anale.


Même pas peur de l’agôn

Poursuivons cette analyse en évoquant le courage de Kalash !

« Si je ne menais pas une carrière d’artiste où il faut que mon visage reste clean je m’y serai mis. J’adore les sports de combat »

Kalash

Analyse Taken de Kalash

La deuxième strophe du poème s’apparente à un agôn, cette joute oratoire des théâtres antiques. Kalash « montre les muscles » pour affirmer que, tel Ulysse face à Charybde et Scylla, il ne ploiera pas : « Tu sors tout droit de prison, qu’est-ce que j’en ai à péter », « fais pas le mec hardcore », « Non, non, non, joue pas le bandit ». Le Prince use même d’une métaphore de la dévoration pour inspirer la crainte : « Des mecs comme toi j’en bouffe tout l’été ».

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Ulysse face à Charybde et Scylla

« L’insulte est un acte de langage interlocutif ; elle porte une force émotionnelle, voire pulsionnelle, et vit l’autre dans la volonté de le rabaisser et de le nier. Elle tient un rôle éminemment perlocutoire (« Parce que je te traite de gros lard, tu vas te sentir comme ça ») »

Nathalie Auger,  « Interpellation et violence verbale : essai de typologisation », 2008

Kalash perd un bref instant ses positions féministes de vue pour apostropher le « chien sans laisse  » : « Cette femme est mienne, personne pourra t’aider/T’as beau lui avoir fait un gosse, j’lui en ferai des milliers ». Dans son élan passionnel, le poète s’approprie le corps féminin, devenu réceptacle de sa virilité fertile. Cette surenchère évoque par ailleurs l’épisode biblique de la multiplication des pains ( Jesus nourrit 5000 personnes en multipliant ses 5 pains originels).

Signalons par ailleurs le choix signifiant du prénom de l’enfant : Adam, premier homme créé par Dieu. Coïncidence… ? Je ne crois pas.

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« Je n’accepte pas les règles imposées par des Hommes, qui eux-mêmes ne les respectent pas. C’est une petite dictature. Je ne prie que Dieu, celui que je considère comme le tout puissant et le créateur »

Kalash

Kalash appelle de ses voeux une deuxième forme d’agôn : l’affrontement amoureux, prétexte pour entrer en contact avec l’être aimé. L’excuse se mêle alors au défi : « Baby, j’suis tellement désolé/Insulte-moi en face, rien qu’une fois en face ». 


Surmonter les obstacles

Saut de haie

Une analyse poussée de Taken conduit à constater que plusieurs obstacles se dressent sur le chemin de la réunion tant espérée :

  • Le CDI : une manière pour Kalash d’évoquer la crise économique ? La promesse d’avoir un enfant ensemble était soumise à cet impératif pragmatique : « si j’avais mon CDI ». En l’absence de sa dulcinée, le poète semble s’être occupé de ce problème matériel :« Sans toi dans ma vie je n’ai rien d’autre à faire que chercher la money ». L’argent s’est pourtant révélé un vain remède pour panser sa plaie amoureuse.

Au bord des larmes au téléphone

La réalité économique et politique s’infiltre d’ailleurs partout dans cette oeuvre engagée : « J’ai des dossiers sur toi » déclare-t-il à l’homme honni. C’est une référence, subtile mais évidente, à la problématique des fichés S.

Carte de la radicalisation

  • L’homme au « Magnum« , compagnon violent de la bien aimée. Pour Kalash, une seule solution : l’esquive. « Je viens vous chercher, prépare le p’tit/Il finit tard, on fera ça l’après midi/Prends tes vêtements, on lui laissera tous les ordis ». Notons au passage les velléités égalitaristes du poète, qui reste un homme juste : dans le partage de la séparation, il est prêt à laisser à son ennemi « tous les ordis ».

Je me sens généreuse

En seconde analyse, il faut reconnaitre qu’un Kalash ne peut pas avoir peur d’un homme au Magnum, non ?

 

  • Les « lope-sa » : Kalash dresse un schéma dichotomique classique. D’un côté, les « lope-sa » (comprendre les « salopes » ou filles d’un soir), de l’autre, celle pour qui il est prêt à tout perdre. « J’te jure dans ma vie y’a plus de lope-sa/Les bails d’une nuit je stoppe ça ». D’un côté, les femmes, de l’autre LA femme.

Se retrouver pour mieux s’aimer

Le poème entier est placé sous le signe du manque : « Tellement d’années à penser à nous deux/J’t’ai manqué aussi, s’te plait avoue-le ». On se situe dans ce que l’anthropologue Mauss a appelé des « cycles réciproques de don et contre-don ». La dilution identitaire dans l’osmose amoureuse –« J’ai toujours ton numéro, j’le connais comme mon nom »- doit être réciproque pour que la communication soit épanouie. Ici, Kalash n’est plus un simple homme mais le résultat d’une fusion amoureuse.

Taken est une invitation aux retrouvailles et à la fuite amoureuse : « Oh baby, viens on oublie toutes ces conneries ». 

Viens, je t’emmène
Où les étoiles retrouvent la lune en secret
Viens, je t’emmène
Où le soleil le soir va se reposer
J’ai tellement fermé les yeux

France Gall, « Viens, je t’emmène », 1997

Par-delà les difficultés d’obtenir un CDI et les risques de se prendre les balles d’un Magnum, Kalash est prêt à tout pour faire triompher l’amour.

Coeur avec les mains

C’est tout pour cette analyse de Taken, à très vite !

2 commentaires sur “Décryptage poétique #2 – Kalash

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