Exposition Araki : journal d’un photo-maniaque

« La beauté a raison de tout, surtout du jugement moral »

Sophie Makariou, présidente du musée Guimet

Du 13 avril au 5 septembre 2016, une rétrospective consacrée à l’oeuvre du japonais Nobuyoshi Araki se tenait au musée Guimet (musée d’art asiatique parisien). Les photographies les plus célèbres de l’artiste représentent des scènes de bondage japonais, dévoilant des jeunes femmes attachées selon les règles du kinbaku (ou comment se rendre compte que Christian Grey n’est pas très original…). Mais Araki, c’est une oeuvre immense qui déborde les cadres de la photographie érotique.

7,50€ : en plein tarif – 5,50€ : en tarif réduit


Boulimie de captures : la photographie comme journal

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Araki, allongé sur 6000 de ses clichés pour l’exposition « Polart 6000 », 2009

Nobuyoshi Araki est un photomaniaque, pour qui « le son du déclencheur est comme un battement du coeur ». Son oeuvre se constitue de quelques dizaines de milliers de clichés, de plus de 500 livres de photos.

La muséographie, par la variété de ses accrochages, rend compte de cette profusion créative.

Différentes salles exposent dans divers formats ces captures du quotidien comme autant de fragments d’un journal intime à la Nan Goldin : scènes tokyoïtes, parcs, rues, enfants qui jouent, métros, chambres d’hôtels, chats, affiches… Polaroïds disposés pêle-mêle dans une boîte à miroirs, clichés exposés en rouleaux le long d’une surface circulaire…

 

Une salle bouleversante montre le roman-photo avec le grand amour de sa vie : Yoko, de sa lune de miel à sa mort tragique en 1990. « Voyage sentimental/Voyage d’hiver ». Un hymne d’amour et de mort magnifique.

 

Érotisme floral

Les photographies de kinbuku, imprimées en grand, sont placées sur des fonds neutres, peu éclairées, sobrement. Dans une autre salle, l’érotisme de fleurs très colorées, prises en gros plan, est sublimé par des murs noirs. Cette sensualité fait écho aux séries d’Irving Penn et de Robert Mapplethorpe.

La poésie des cieux

« Les ciels photographiés par Araki ont une valeur sentimentale. Depuis la mort de sa femme Yoko en 1990, il prend tous les jours en photographie un fragment de ciel, espace où sa bien-aimée est maintenant censée se trouver. Deux ciels ne sont jamais semblables, les combinaisons de formes et de couleurs sont infinies. Ainsi, Araki continue d’entretenir avec Yoko une conversation qu’il n’a jamais interrompue car le vocabulaire formel dont il use est une inépuisable ressource. »

http://www.guimet.fr/sites/araki/



Les pépites d’Araki – Extraits de l’interview de Télérama

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Portrait d’Araki

« C’est vous qui devriez être fiers de m’accueillir. La photographie a été inventée en France, mais aujourd’hui votre pays est dépassé. Récemment, nous avons fait appel à l’un de vos compatriotes, un directeur de musée, pour départager les lauréats du concours ­Canon New Cosmos of Photography et, quand j’ai vu ce qu’il avait sélectionné — le cliché d’une lune projetée sur un lac ! —, j’ai compris pourquoi vous avez perdu la première place. ­Paris m’a choisi, et moi je dis : bien joué, Paris ! »

«[Tous mes clichés] sont bons. N’oubliez pas que je suis un génie. Le musée Guimet va présenter de très bonnes photos, mais reconnaissez que c’était facile. »

« Le jour de ma naissance, en sortant du vagin de ma mère, je me suis retourné et j’ai pris mon premier cliché. »

« Non, [je n’admire pas Cartier-Bresson, Klein, Auget]. Tous ont une immense faiblesse dont ils ne se sont jamais débarrassés : l’élégance. Ils restent pudiques, ils pensent que certaines choses ne doivent pas être dévoilées. Moi, j’ai horreur de la perfection, je mélange le beau et le vulgaire, le sexe et la mort, le désir et la répulsion, et c’est pour cela que je suis très nettement au-dessus de tous les autres. »

«Vous pourriez m’interroger des heures et des heures, vous n’en sauriez pas plus sur mon travail. Je ­n’arrête pas de mentir. Si vous voulez comprendre ce que je fais, c’est simple, regardez mes photos. »


Le coup de gueule d’Elsa T. et Anna K.

Après un mois d’août hautement spirituel (à travailler avec des maternelles au centre aéré), je regardais avec un intérêt gourmand les affiches de l’exposition Araki, espérant m’élever au-dessus de babillages et des phrases averbales (pardon, je vous adore les enfants ! Je joue ici à la bourgeoise méprisante mais vous me connaissez hein !)… J’étais impatiente de découvrir ce qui semblait être un drôle de bonhomme (je ne le connaissais que de nom ne pouvant dire que : « c’est l’homme qui ligotait ces modèles, non ? »).

Bref, je parlais de l’exposition à Anna. K, très emballée (parce qu’Anna. K le connaissait, elle, ce Araki).

À l’entrée, nous payons nos 7€50 (promis un jour on essaiera d’étudier aux beaux arts pour bénéficier du tarif réduit) et descendons dans un silence solennel un peu angoissant l’escalier de marbre menant à la première salle de l’exposition.

Une exposition sans photos

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À peine arrivées dans la première salle, le couperet tombe en une sentence laconique et sèche : « pas de photos ».

Des le début, puis plusieurs fois dans les couloirs, nous tombons sur ces fameux panneaux interdisant la prise de photos, pire pour les quelques résistants et rebelles du dimanche : des gardes se chargent de menacer les visiteurs tentés de photographier l’exposition.

Dans la boutique à la fin, un catalogue à 39,90€ et pas une seule carte postale. Aucune image de la muséographie, de l’agencement, juste une sélection de quelques clichés d’Araki (qu’on peut aussi retrouver sur internet tant qu’à faire, hein…).

Difficile donc de rédiger une chronique correcte, de tenter même vainement d’exposer la magnificence de cette exposition (car elle était absolument splendide) et de satisfaire ceux qui n’ont pas pu s’y rendre et qui voudraient en avoir un aperçu.

Au-delà de cette déconvenue anecdotique, on se demande si le manque d’accessibilité de certaines expositions (en termes de prix, de communication, de diffusion des images) ne risque pas de contribuer à une impression d’élitisme, de cloisonnement du monde de l’art. Sans violer les droits d’auteurs, ne pourrait-on pas trouver des solutions pour partager ?

Dans la lignée du Pop Shop de Keith Haring, les artistes, commissaires d’expositions, directeurs de musée, galeristes, ne devraient-ils pas aller vers l’Autre, tous les autres ?

2 commentaires sur “Exposition Araki : journal d’un photo-maniaque

  1. Surtout que les photos de photos ne sont jamais qu’un pis-aller. Je suis tout à fait d’accord, nous faisons des blogs pour donner envie de visiter l’expo ou pour faire connaître des artistes et des oeuvres à nos visiteurs qui n’habitent pas à proximité des expositions. C’est très frustrant de ne pas pouvoir faire de photos, de ne pas pouvoir partager. J’avais beaucoup aimé cette exposition d’Araki, que j’attendais avec impatience (artiste que j’appréciais déjà beaucoup). Je comprends qu’on interdise les photos lorsqu’il y a du monde et que ça peut gêner les autres visiteurs, mais ce n’était pas le cas. Les expositions temporaires sont souvent interdites de photos au musée Guimet, il en est de même au MAM, je viens de voir l’expo sur Durain, Balthus, Giacometti, de même en ce moment à Beaubourg pour l’expo Hockney. C’est rare à Beaubourg, mais c’est assez désespérant, une grande et belle exposition où l’image est reine, ne pas pouvoir montrer. Vraiment dommage.

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