Mots pour maux : Aimé Césaire

Mardi, 7h22, mère d’Elsa T. : Il y a eu un nouvel attentat. Une salle de concert à Manchester.


Un nouvel attentat

Le retour de la boule au ventre, ce chagrin tout particulier qui commence à nous être familier et qui me rend apathique les premiers instants. C’est Aimé Césaire qui a finalement accompagné mon réveil et ce sont ses mots que j’aimerais vous faire partager.

Écrivain et homme politique français. Ce poète, essayiste et dramaturge français est né en 1913 en Martinique et y est mort en 2008.

Avec Léopold Sédar Senghor, il est le fondateur et représentant majeur du mouvement de la négritude. Anticolonialiste en lutte contre la censure du régime de Vichy et plus largement contre l’aliénation culturelle des Antilles, il mène en parallèle une carrière politique en tant que député de la Martinique, et maire de Fort-de-France durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001.

Face aux évènements douloureux, la parole me paraît souvent superflue. Le silence, le repli, la solitude sont des amis des premières secondes. Le sublime déni qui m’abrutit et me laisse espérer que pendant quelques secondes supplémentaires, je peux encore m’illusionner. Je peux feindre que rien ne s’est passé.

« Encore et toujours, et j’écoute. Mais ici l’atrophiement monstrueux de la voix, le séculaire accablement, le prodigieux mutisme. Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Point de civilisation, la vraie, je veux dire cette projection de l’homme sur le monde ; ce modelage du monde par l’homme ; cette frappe de l’univers à l’effigie de l’homme.

Une mort plus affreuse que la mort, où dérivent des vivants.

Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre stérile et muette… »

Aimé Césaire, revue Tropique

Bientôt ses mots reviennent, apaisants. C’est sa poésie qui console et mue mon inaction en détermination.

« Nouvelle bonté » (1982)

il n’est pas question de livrer le monde aux assassins
d’aube
la vie-mort
la mort-vie
les souffleteurs de crépuscule
les routes pendent à leur cou d’écorcheurs
comme des chaussures trop neuves
il ne peut s’agir de déroute
seuls les panneaux ont été de nuit escamotés
pour le reste
des chevaux qui n’ont laissé sur le sol
que leurs empreintes furieuses
des mufles braqués de sang lapé
le dégainement des couteaux de justice
et des cornes inspirées
des oiseaux vampires tout bec allumé
se jouant des apparences
mais aussi des seins qui allaitent des rivières
et les calebasses douces au creux des mains d’offrande
une nouvelle bonté ne cesse de croître à l’horizon

Aimé Césaire

« L’ombre gagne », revue Tropique

Où que nous regardions l’ombre gagne

L’un après l’autre les foyers s’éteignent
Le cercle d’ombre se resserre
Parmi les cris d’hommes
Et des hurlements de fauves

Où que nous regardions l’ombre gagne

Pourtant nous sommes de ceux
Qui disent non à l’ombre
Nous savons que le salut du monde
Dépend de nous aussi

Où que nous regardions l’ombre gagne

Nous savons que la terre
A besoin de n’importe lesquels
D’entre ses fils
De ses fils les plus humbles

Où que nous regardions l’ombre gagne

Les hommes de bonne volonté
Feront au monde une nouvelle lumière
Ah! Tout l’espoir n’est pas de trop
Pour regarder le siècle en face

Où que nous regardions l’ombre gagne

– Ah! tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face !

Les hommes de bonne volonté feront au monde une nouvelle lumière

 

Aimé Césaire


Aimé Cesaire : un artiste engagé

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C’est la photographie de Diane Arbus “Child in a nightgown”, qu’affectionne Anna. K, qui m’est venue en tête en écrivant cet article. C’est cette harmonie alertée, ressuscitée par Aimé Césaire, que m’évoque cette curieuse petite fille à la chemise de nuit mal-arrangée qui, le port altier, se promène seule en rase campagne sans pourtant paraître abandonnée.

Si je ne toucherais au “sublime” de Longin qu’à travers leurs Mots, c’est le même message d’action et de respect que je tenterais toujours de nourrir en moi.

Merci à nos artistes. Nos engagés.

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